21 chapitresChaque chiffre porte sa source et son millésime, parmi 223 références. Voir les sources.

CHIFFRES POUR 2027
Thème 01

Dépenses publiques, impôts et redistribution

La France est 2ᵉ d'Europe pour la dépense en % du PIB, mais 8ᵉ par habitant. Et une fois les intérêts de la dette retirés, son administration générale est exactement dans la moyenne européenne.

Partie 1

Où va l’argent

Les 1 672 Md€ ventilés par fonction, comparés à ceux de nos voisins, et les deux endroits où la comparaison se renverse quand on change de dénominateur.

Sur 100 € dépensés par les administrations publiques, où va l'argent — et comment se compare-t-on ?

Trois dénominateurs, trois questions différentes

C'est la principale source de confusion du débat budgétaire, et elle explique pourquoi « protection sociale : 41 € » et « France : 23,7 % » désignent la même dépense sans se contredire.

  • Sur 100 € dépensés — part de chaque fonction dans la dépense publique. Répond à : où va l'argent public ?
  • En % du PIB — poids de la fonction dans la richesse produite. Répond à : quel effort la collectivité y consacre ?
  • En euros par habitant — volume effectivement dépensé par tête. Répond à : combien reçoit-on ? C'est le seul des trois qui compare des quantités et non des ratios, et c'est donc celui qui est mis en avant ci-dessous.

Exemple : protection sociale = 693 Md€ = 41 € sur 100 dépensés = 23,7 % du PIB = 10 077 € par habitant. Trois chiffres exacts, trois questions distinctes.

En 2024, les administrations publiques ont dépensé 1 672 Md€, soit 57,0 % du PIB et 24 308 € par habitant. La charge d'intérêts est isolée sur sa propre ligne, parce qu'elle n'achète aucun service.

Fonction (COFOG), 2024France Md€Sur 100 €France €/habAllem.ItalieEspagneP.-BasUE-27FR, % PIB
Protection sociale693,041 €10 07710 5757 9406 08810 3397 86523,7
Santé261,216 €3 7973 9422 4782 1064 5292 9578,9
Affaires économiques166,110 €2 4152 8081 9061 6552 7502 1195,7
Enseignement148,69 €2 1612 3301 5131 3483 1761 9105,1
Charge de la dette (COFOG 01.7)58,94 €8565901 4898114457732,0
Administration générale (01.1, hors dette)42,83 €6231 0707354391 2687591,5
Autres services généraux (01.3, 01.4…)79,45 €1 1541 6676666448549022,7
Défense54,23 €7887014802911 0165921,9
Ordre et sécurité52,13 €7588466635861 2006971,8
Loisirs, culture43,13 €6265513183937464731,5
Logement42,13 €6132452881563842961,4
Environnement30,32 €4402943363189973301,0
Total1 671,8100 €24 30825 62018 81314 83427 70519 67457,3

Dépense publique par fonction, France et moyenne européenne

En euros par habitant, 2024. Trois barres par fonction, dans l'ordre : moyenne européenne, Allemagne, France.

UE-27AllemagneFrance
euros par habitant, 202405 00010 000Protection sociale7 86510 57510 077Santé2 9573 9423 797Services généraux2 4343 3272 633Affaires économiques2 1192 8082 415Enseignement1 9102 3302 161Défense592701788Ordre et sécurité697846758Loisirs, culture473551626Logement296245613Environnement330294440
L'Allemagne dépense plus que la France sur huit fonctions sur dix. Les seules exceptions sont le logement (613 € contre 245, soit 2,5 fois plus) et les loisirs et la culture (626 contre 551), auxquelles s'ajoute la défense (788 contre 701) depuis le réarmement français. Sur la protection sociale, la santé, l'enseignement, les affaires économiques, l'ordre et la sécurité et les services généraux, l'Allemagne est devant. Le basculement de dénominateur change le classement. En % du PIB, la France est première du panel (57,3 %). En euros par habitant, elle est cinquième sur sept (24 308 €), derrière le Danemark (31 073), les Pays-Bas (27 705), la Suède (26 697) et l'Allemagne (25 620). L'écart avec l'UE-27 tombe de +8,2 points de PIB à +23,6 % par habitant.

Eurostat, gov_10a_exp (COFOG, dépenses des administrations publiques par fonction) et demo_gind (population), données 2024, euros courants par habitant. Rapport calculé par nos soins. Les euros courants ne corrigent pas les écarts de niveau de prix : la correction en pouvoir d'achat réduit sensiblement les écarts, comme indiqué dans les limites de la fiche.

Données de la figure
CatégorieUE-27AllemagneFrance
Protection sociale7 86510 57510 077
Santé2 9573 9423 797
Services généraux2 4343 3272 633
Affaires économiques2 1192 8082 415
Enseignement1 9102 3302 161
Défense592701788
Ordre et sécurité697846758
Loisirs, culture473551626
Logement296245613
Environnement330294440

Où se loge réellement l'écart avec l'Europe. Sur les 4 634 € par habitant que la France dépense de plus que la moyenne UE-27, 2 212 € viennent de la protection sociale et 840 € de la santé — soit les deux tiers à eux seuls. Le logement (+317 €) et la défense (+196 €) suivent loin derrière. À l'inverse, l'administration générale française est la moins chère du panel après l'Espagne : 623 € par habitant contre 1 070 en Allemagne, 1 268 aux Pays-Bas et 759 en moyenne européenne — soit 18 % en dessous de la moyenne UE.

Ce qui gonfle les « services généraux » français n'est donc pas la bureaucratie. C'est d'abord la charge de la dette (856 € par habitant, contre 590 en Allemagne), et ensuite un poste conventionnel : l'Insee classe en « services généraux » les concours financiers dont la finalité n'est pas identifiable, dont la dotation globale de fonctionnement versée aux collectivités.

Eurostat gov_10a_exp, sector S13, na_item TE, 2024 (provisoire) ; population moyenne Eurostat demo_gind. Les euros par habitant sont un calcul dérivé (montant ÷ population), pas une série publiée.

LimitesLes euros par habitant sont en euros courants et ne corrigent pas les écarts de niveau de prix. Corrigée du pouvoir d'achat, la dépense française tombe à 22 321 SPA par habitant contre 22 937 en Allemagne, 23 756 au Danemark et 19 674 pour l'UE-27 : l'écart France/UE passe de +23,6 % à +13,5 %, et l'avance danoise de +28 % à +6,4 %. Sur l'enseignement, l'écart France/UE tombe même de +13,2 % à +3,9 %. Le choix du déflateur n'est pas neutre : déflatée par l'indice de prix des seuls services publics, la France repasse au-dessus de l'Allemagne. Eurostat ne publie pas cette ventilation en SPA ; ces corrections sont notre calcul, à partir de prc_ppp_ind.
LimitesEurostat donne 57,3 % du PIB, l'Insee 57,0 % : les deux utilisent des millésimes de PIB différents. Les montants en Md€ sont identiques. Ne pas dériver la colonne « % du PIB » de la colonne « €/hab » : elles reposent sur deux dénominateurs révisés à des dates différentes.

Le paradoxe le plus déroutant du tableau : l'Allemagne dépense-t-elle plus que la France pour sa protection sociale ?

Oui — et de 190 Md€. C'est le résultat le plus contre-intuitif de ce document, il a été vérifié ligne à ligne sur la source primaire, et il mérite qu'on s'y arrête parce qu'il renverse une idée reçue solide.

Protection sociale (COFOG 10), 2024FranceAllemagneÉcart
Montant693,0 Md€883,2 Md€+27,4 % pour l'Allemagne
Par habitant10 077 €10 575 €+4,9 % pour l'Allemagne
En % du PIB23,6 %20,4 %+3,2 points pour la France
Population moyenne68,78 M83,52 M+21,4 %
PIB2 935 Md€4 329 Md€+47,5 %
PIB par habitant42 678 €51 834 €+21,5 %

Les trois lignes ne se contredisent pas, elles répondent à trois questions différentes — c'est exactement la démonstration de l'encadré sur les dénominateurs, appliquée au cas le plus spectaculaire.

  • « Qui dépense le plus ? » → l'Allemagne, de 190 Md€. Mais elle a 21 % d'habitants de plus : le chiffre brut ne dit presque rien.
  • « Qui dépense le plus par personne ? » → encore l'Allemagne, de 5 %. C'est la mesure du volume de protection reçu, et elle est très proche entre les deux pays.
  • « Qui y consacre le plus grand effort ? » → la France, de 3,2 points. C'est la mesure de la charge sur l'économie. Et l'écart vient presque entièrement du dénominateur : le PIB par habitant allemand dépasse le français de 21,5 %.
L'arithmétique, en une ligne

dépense ÷ PIB = (dépense par habitant) ÷ (PIB par habitant)

France : 10 077 ÷ 42 678 = 23,6 %. Allemagne : 10 575 ÷ 51 834 = 20,4 %.

Si la France avait le PIB par habitant allemand, sa protection sociale actuelle pèserait 19,4 % de son PIB — soit un point de moins que l'Allemagne, sans qu'aucune prestation ait été touchée. L'écart de « générosité » apparent entre les deux pays est, pour l'essentiel, un écart de richesse produite.

Mais la composition, elle, diffère profondément

Le total quasi identique par habitant masque des systèmes très différents. Voici où va l'argent, poste par poste.

Sous-fonction, € par habitant, 2024FranceAllemagneÉcart
10.2 Vieillesse5 6995 115−584 — la France dépense plus
10.7 Exclusion sociale non classée ailleurs530321−209
10.4 Famille et enfants9701 003+33
10.5 Chômage705859+153
10.6 Logement, R&D et autres362585+223
10.3 Survie (pensions de réversion)590968+378
10.1 Maladie et invalidité1 2201 723+503 — l'Allemagne dépense plus
Total protection sociale10 07710 575+498

Trois enseignements, tous vérifiables sur ce seul tableau.

  1. Sur les retraites, la France est bien plus généreuse — 5 699 € par habitant contre 5 115 €, soit +11,4 %. C'est le seul poste majeur où elle devance nettement l'Allemagne, et c'est cohérent avec tout ce que dit le thème 03. L'idée que le système de retraite français est comparativement coûteux est exacte.
  2. Le poste « maladie et invalidité » allemand est un artefact de classement, et c'est l'exact miroir de l'écart de santé examiné plus haut. L'Allemagne y loge sa Pflegeversicherung — l'assurance dépendance — que la France répartit différemment entre santé et protection sociale. Les 503 € d'écart ne mesurent pas un système allemand plus protecteur : ils mesurent une frontière comptable. C'est le même artefact vu de l'autre côté.
  3. Les pensions de réversion allemandes sont nettement plus lourdes — 968 € contre 590 €, soit +64 %. Cela contredit une affirmation courante en France, et c'est confirmé par la mesure en points de PIB : 1,87 % en Allemagne contre 1,38 % en France, la moyenne européenne étant à 1,46 %.

Et si l'on additionne santé et protection sociale ?

€ par habitant, 2024FranceAllemagne
Santé (COFOG 07)3 7983 942
Protection sociale (COFOG 10)10 07710 575
Total social au sens large13 87514 517+4,6 %

Voilà le constat qui résiste à toutes les frontières comptables : une fois santé et protection sociale additionnées — ce qui neutralise entièrement le problème de classement de la dépendance —, l'Allemagne dépense 4,6 % de plus par habitant que la France. Les deux pays ont, en volume de protection par personne, des systèmes d'ampleur comparable, l'Allemagne étant légèrement au-dessus.

Ce que cela change dans le débat français. L'énoncé « la France a le système social le plus généreux d'Europe » est exact en part du PIB et faux par habitant face à l'Allemagne, aux Pays-Bas, au Danemark, à l'Autriche et au Luxembourg. Ce qui distingue réellement la France de l'Allemagne n'est pas le niveau de protection servi, c'est la capacité de l'économie à le financer — et, à l'intérieur de l'enveloppe, un arbitrage plus favorable aux retraites et moins favorable au reste.

Eurostat gov_10a_exp (S13, TE, MIO_EUR, sous-fonctions COFOG 10.1 à 10.9) et demo_gind (population moyenne), extraction directe pays par pays, 2024. Les euros par habitant sont un calcul dérivé.

LimitesLes données 2024 sont provisoires. Le poste « 10.6 Logement, R&D et autres » est obtenu par solde et agrège trois sous-fonctions hétérogènes. La comparaison ne porte que sur la dépense publique : elle ignore les dépenses privées obligatoires, ce qui désavantage optiquement les pays à forte capitalisation — les Pays-Bas apparaissent ainsi à 6,2 % du PIB sur les retraites alors que leur second pilier, privé, est parmi les mieux dotés au monde. Enfin, cette mesure dit combien on dépense, pas ce qu'on obtient : elle ne renseigne ni sur le taux de couverture, ni sur le niveau des prestations individuelles, ni sur le taux de pauvreté résiduel.

Ces 1 672 Md€ incluent-ils la fonction publique territoriale ?

Oui, intégralement. Le périmètre S13 « administrations publiques » de la comptabilité nationale agrège quatre sous-secteurs — et la question revient assez souvent pour mériter le détail.

Sous-secteurDépense 2024, Md€% du S13 consolidé% du PIB
S1311 — État et organismes divers d'administration centrale671,340,1 %22,9
S1313 — administrations publiques locales (communes, départements, régions, intercommunalités)330,519,8 %11,3
S1314 — administrations de sécurité sociale (dont hôpitaux publics)777,346,5 %26,5
S1312 — administrations d'États fédéréssans objet en France
Somme brute des trois1 779,0106,4 %60,6
Transferts entre administrations, éliminés−106,3−6,4 %−3,6
S13 consolidé1 672,7100 %57,0

La fonction publique territoriale relève de S1313 : ses 330 Md€ de dépenses, soit un cinquième du total, sont bien dans le tableau précédent, ventilés fonction par fonction. Un agent territorial payé pour l'entretien d'une école apparaît en « enseignement », un agent de police municipale en « ordre et sécurité ».

Conséquence à retenir : additionner « budget de l'État » + « budget des collectivités » + « budget de la Sécurité sociale » surestime la dépense publique de 106 Md€, parce que les dotations de l'État aux collectivités et les subventions d'équilibre aux régimes sociaux seraient comptées deux fois. Tout chiffre COFOG publié en S13 est déjà consolidé.

Eurostat gov_10a_main par sous-secteur, 2024 ; Insee, Administrations publiques en 2024.

Donnée manquanteLe poids des seuls organismes divers d'administration centrale (universités, agences, opérateurs) à l'intérieur de S1311 n'a pas pu être isolé : la nomenclature Eurostat s'arrête à S1311, et les tableaux détaillés de l'Insee étaient indisponibles au moment de la collecte.

Santé, éducation : deux écarts qui ne mesurent pas ce qu'on croit

Deux chiffres du tableau précédent doivent être maniés avec précaution, parce qu'ils sont largement des artefacts de classification.

La santé : 8,9 % en France contre 7,6 % en Allemagne — un écart qui s'inverse

Cet écart de 1,3 point ne mesure pas une dépense de santé plus élevée en France. Il mesure une frontière comptable : où chaque pays classe la dépendance et les soins de longue durée.

Mesure de la dépense de santé, % du PIBFranceAllemagneItalieEspagneRUÉtats-Unis
COFOG 07 « santé » (dépense publique)8,97,66,66,5
Comptes de la santé SHA, dépense publique et obligatoire9,410,06,16,89,09,0
Comptes de la santé SHA, dépense totale11,311,78,49,211,016,7
dont soins de longue durée, volet santé1,82,5
dont soins de longue durée, volet social0,7non déclaré

Le renversement est net. Sur la mesure internationale homogène (comptes SHA), l'Allemagne dépense plus que la France pour sa santé, en total (11,7 % contre 11,3) comme en public (10,0 % contre 9,4). L'Allemagne enregistre l'essentiel de sa Pflegeversicherung — l'assurance dépendance — dans la santé au sens SHA, mais la reclasse en protection sociale dans la COFOG ; la France fait l'inverse pour une partie de sa dépense de dépendance. D'où un écart COFOG de 2,4 points entre les deux mesures allemandes, contre 0,5 point pour la France.

Ce que l'écart COFOG ne dit pas : il ne dit pas que la France soigne plus cher. Il dit que les deux pays rangent la dépendance dans des cases différentes.

L'éducation : 5,1 % du PIB — dont environ un dixième de retraites

Oui, les dépenses d'éducation françaises incluent les pensions des enseignants retraités, et c'est vrai dans les trois mesures : la COFOG, la dépense intérieure d'éducation de la DEPP, et la collecte internationale UOE utilisée par l'OCDE pour la « dépense par élève ».

Le mécanisme : l'État verse au compte d'affectation spéciale « Pensions » une contribution employeur assise sur les traitements, enregistrée en comptabilité nationale comme cotisation sociale imputée et ventilée sur la fonction de l'employeur — donc en « enseignement ». Ce taux de contribution est passé de 49,9 % des traitements bruts en 2006 à 74,3 % depuis 2014, 78,3 % en 2025 et 82,3 % en 2026.

Sur la mission « Enseignement scolaire », le CAS Pensions représente 21,8 Md€ en 2023, soit 28,8 % des dépenses de personnel — le budget du ministère passe de 55,1 Md€ hors pensions à 76 Md€ avec. Mais la question pertinente n'est pas la masse brute : c'est de savoir de combien ce taux excède un taux de cotisation d'équilibre.

L'Institut des politiques publiques calcule ce taux d'équilibre à 34,7 % contre 74,3 % appliqué, l'écart correspondant à la compensation du déséquilibre démographique propre à la fonction publique d'État. Le retraitement donne : −12,8 Md€ sur la dépense d'éducation 2023, soit −9 %, et une dépense qui passe de 5,0 % à 4,6 % du PIB — c'est-à-dire au-dessous de la moyenne européenne de 4,7 %. La dépense par élève du primaire passe de 8 450 € à 7 726 €.

La réponse chiffrée à la question « 5 %, 10 % ou 40 % ? » est donc : environ 10 % — 9,4 % sur le primaire, 9,5 % sur le secondaire, 6,5 % sur le supérieur, 13 % sur l'agrégat « enseignement scolaire ».

Eurostat hlth_sha11_hf et hlth_sha11_hc, 2023 ; DREES, comptes de la santé 2024 ; Cour des comptes, note d'exécution budgétaire 2023 ; IPP, Retraites des fonctionnaires d'État : faut-il changer la convention comptable ?, 2025 ; CAE, Focus n° 121, septembre 2025 ; Eurostat, Comparison of key concepts between the UOE framework and the National Account framework, 2023.

LimitesLe retraitement des pensions est une convention alternative, pas une norme statistique. Ni Eurostat, ni l'Insee, ni l'OCDE ne l'appliquent : leurs chiffres officiels incluent les pensions au taux affiché. Le taux d'équilibre de 34,7 % est calculé sur données 2020 et appliqué à 2023. Aucune correction symétrique n'est appliquée aux pays partenaires, ce qui limite la portée de la comparaison corrigée — mais l'IPP relève qu'« il n'y a pas, à notre connaissance, de pays qui affiche des taux de contribution employeurs aussi élevés que la France ». Enfin, le CAE souligne que ce retraitement ne dégage aucune économie : c'est un effet de consolidation, sans effet sur le solde public.

Que recouvre exactement la fonction « affaires économiques » ?

DéfinitionC'est la fonction 04 de la nomenclature COFOG. Elle regroupe tout ce que la puissance publique dépense pour l'activité économique : infrastructures de transport, soutiens aux entreprises et à l'emploi, subventions à l'énergie, aides à l'agriculture, recherche appliquée. Ce n'est ni du social, ni du régalien, ni de l'administration : c'est de l'intervention économique.

Ventilation française 2024, en neuf sous-fonctions :

Sous-fonctionMd€FranceAllem.ItalieUE-27
04.5 Transports60,72,12,72,42,5
04.1 Tutelle de l'économie et de l'emploi45,31,50,80,81,0
04.8 R&D affaires économiques21,40,70,30,30,4
04.3 Combustibles et énergie15,50,50,70,60,6
04.7 Autres branches11,20,40,20,10,2
04.2 Agriculture, pêche6,20,20,20,30,3
04.9 Non classées ailleurs2,60,10,20,10,1
04.4 Industries, construction1,60,10,20,50,2
04.6 Communications1,60,10,00,10,1
Total166,15,75,45,15,3

Résultat contre-intuitif : ce ne sont pas les transports qui expliquent la surdépense française — la France (2,1 % du PIB) est en dessous de l'Allemagne (2,7), de l'Italie (2,4) et de la moyenne UE (2,5). L'écart vient de deux postes : la tutelle de l'économie et de l'emploi (1,5 % contre 1,0 dans l'UE, soit environ 15 Md€ de plus), où se logent les aides aux entreprises et à l'apprentissage, et la R&D (0,7 % contre 0,3 en Allemagne), où se loge le soutien à la recherche privée.

Eurostat gov_10a_exp, sous-fonctions COFOG, 2024.

Donnée manquanteNi Eurostat ni l'Insee ne publient, à l'intérieur de la fonction 04, de ligne isolant le crédit d'impôt recherche ou les aides à l'apprentissage. Le détail s'arrête à deux chiffres (04.1 à 04.9). Chiffrer ces dispositifs suppose de passer par les documents budgétaires.

Que se passe-t-il si on isole la charge de la dette ?

La fonction « services généraux » contient une sous-fonction 01.7 : les intérêts de la dette. La retirer change complètement le classement.

2024, % du PIBServices généraux (brut)dont intérêtsAdministration au sens strict
Italie7,74,03,7
Allemagne6,41,15,3
France6,22,04,2
UE-276,11,94,2
Espagne5,82,53,3
Pays-Bas4,10,73,4

C'est un renversement complet. En brut, l'Italie (7,7 %) et l'Allemagne (6,4 %) dépensent plus que la France en services généraux. Hors intérêts :

  • L'Italie tombe à 3,7 %, la plus légère des six — sa lourdeur apparente était intégralement due à 87,8 Md€ d'intérêts.
  • L'Allemagne reste à 5,3 %, soit 1,1 point au-dessus de la France. L'administration générale allemande coûte plus cher que la française.
  • La France se retrouve exactement à la moyenne UE-27 (4,2 %).

Autrement dit : sur cette fonction, la France n'a pas de surdépense administrative. Elle a une charge d'intérêts double de celle de l'Allemagne. C'est un problème de dette, pas de bureaucratie.

Eurostat gov_10a_exp, sous-fonction COFOG 01.7, 2024. France : 181,1 Md€ dont 58,9 Md€ d'intérêts.

Quels pays dépensent le plus — en % du PIB, puis par habitant ?

C'est la comparaison la plus utile de ce document, parce que les deux classements ne disent pas la même chose.

2025Dépense / PIBRangDépense / hab. (SPA)RangPIB / hab. (SPA)
Luxembourg49,1 %1148 914199 621
Autriche55,2 %327 060249 022
Danemark48,1 %1325 945353 941
Belgique54,2 %425 841447 676
Pays-Bas44,9 %1924 763555 152
Finlande57,7 %124 275642 070
Allemagne50,5 %724 230747 979
France57,2 %223 290840 716
Suède49,9 %923 158946 408
Italie51,2 %520 4541039 949
Espagne45,3 %1817 2751338 136
Pologne50,9 %617 2131433 817
UE-2749,5 %20 57541 566
Pourquoi les deux classements diffèrent

Dépense par habitant = (dépense / PIB) × (PIB / habitant). Le ratio en % du PIB mesure l'effort relatif : quelle part de la richesse produite transite par la sphère publique. La dépense par habitant mesure le volume de services et de transferts effectivement reçu.

Le PIB par habitant français est tombé à 98 % de la moyenne UE-27 et 85 % du niveau allemand. Un ratio très élevé appliqué à une assiette moyenne donne un volume par tête seulement moyen-supérieur : la France dépense 13 % de plus par habitant que la moyenne européenne, un écart réel mais sans commune mesure avec les +7,7 points de PIB.

Les cas symétriques sont éclairants. Les Pays-Bas sont 19ᵉ en % du PIB mais 5ᵉ par habitant : ils financent plus de services par tête que la France en prélevant beaucoup moins sur leur économie. Le Danemark : 13ᵉ en ratio, 3ᵉ par habitant. À l'inverse la Pologne passe de la 6ᵉ à la 14ᵉ place.

Lecture politique. Un ratio élevé sur un PIB faible signale un problème de dénominateur autant que de numérateur. La France dépense beaucoup en proportion parce qu'elle produit peu par tête, pas seulement parce qu'elle dépense beaucoup en volume. Ce sont deux leviers distincts, souvent confondus.

Eurostat gov_10a_main et nama_10_pc, 2025. Dépense par habitant en standards de pouvoir d'achat, calculée en croisant les deux séries. L'Irlande est exclue du commentaire : son PIB est gonflé par les multinationales, tout ratio y est ininterprétable.

Partie 2

Le dénominateur : ce que la France produit

Presque tous les ratios de ce dossier ont le PIB au dénominateur. Cette partie le regarde en face : où il en est, pourquoi il décroche, et ce qui subsiste quand on le rapporte à ceux qui produisent.

Le dénominateur : où en est le PIB par habitant français ?

Puisque presque tous les ratios de ce document ont le PIB au dénominateur, il faut regarder ce dénominateur en face.

PIB par habitant, 1975-2022

En dollars internationaux constants de 2011, à parité de pouvoir d'achat.

États-UnisAllemagneFranceRoyaume-Uni
PIB par habitant, PPA20 00030 00040 00050 00060 000$ internationaux constants 2011197519851995200520152022États-UnisAllemagneFranceRoyaume-Uni
Le décrochage est ancien et continu. En 1975, le PIB par habitant français valait 80 % du niveau américain et dépassait de 8 % le niveau allemand. En 2022, il ne vaut plus que 67 % du niveau américain et 84 % du niveau allemand. La France n'a pas reculé en valeur absolue — elle a progressé de 89 % en 47 ans — mais moins vite que ses comparables.

Maddison Project Database, via Our World in Data, PIB par habitant en dollars internationaux constants de 2011 à parité de pouvoir d'achat, 1975-2022.

Données de la figure
AbscisseÉtats-UnisAllemagneFranceRoyaume-Uni
197525 950,419 187,820 658,718 884,1
198029 611,522 497,223 536,420 610,7
198533 016,824 127,924 751,422 577,1
199036 981,625 390,928 124,726 190,2
199539 395,728 876,129 419,727 852,9
200045 886,533 368,533 416,531 945,6
200549 659,536 214,235 494,835 622,7
201049 275,841 106,336 086,334 759,4
201552 809,044 399,737 077,537 093,5
202054 375,744 991,235 910,534 647,5
202258 484,446 653,939 060,038 404,5

PIB par habitant en pouvoir d'achat, indice UE-27 = 100

2005-2024. Au-dessus de 100 : plus riche que la moyenne européenne.

Pays-BasAllemagneFranceItalieEspagne
PIB/hab. en SPA, UE-27 = 10080100120140indice, UE-27 = 10020052010201520202024Pays-BasAllemagneFranceItalieEspagne
La France est passée sous la moyenne européenne en 2022, pour la première fois depuis le début de la série. L'indice passe de 113 en 2005 à 99 en 2024, soit −14 points ; l'Allemagne perd 6 points (121 → 115) et l'écart franco-allemand se creuse de 8 à 16 points. Une partie de cette baisse est mécanique — le rattrapage des pays d'Europe centrale relève la moyenne, la Pologne passant de 52 à 79 — mais pas la divergence avec l'Allemagne.

Eurostat, PIB par habitant en standards de pouvoir d'achat, indice UE-27 = 100, 2005-2024.

Données de la figure
AbscissePays-BasAllemagneFranceItalieEspagne
2005140,0121,0113,0112,0102,0
2008143,0119,0108,0108,0102,0
2011135,0125,0108,0105,092,0
2014133,0128,0108,098,090,0
2017130,0126,0103,098,093,0
2020131,0123,0104,093,083,0
2022134,0118,098,098,088,0
2024136,0115,099,098,092,0
Croissance cumulée du PIB par habitant, 2007-2024%
Irlande+80,9
Pologne+79,9
États-Unis+23,5
Allemagne+13,7
Portugal+13,5
Pays-Bas+12,6
Suède+10,6
France+9,0
Espagne+7,0
Royaume-Uni+6,7
Italie+1,0
Grèce−11,4

Dix-sept ans, +9 %. Soit environ 0,5 % par an. C'est la moitié du rythme allemand et un peu plus du tiers du rythme américain. Ce chiffre est le vrai fond du problème budgétaire français : un ratio dépense/PIB élevé peut venir d'un numérateur qui monte ou d'un dénominateur qui stagne, et depuis 2007 la France a eu les deux.

Maddison Project Database via Our World in Data (série 1975-2022) ; Eurostat prc_ppp_ind et nama_10_pc ; Banque mondiale NY.GDP.PCAP.PP.KD.

LimitesLes trois bases de PIB par habitant (Maddison en dollars 2011, Banque mondiale en dollars 2021, Eurostat en SPA) ne sont pas interchangeables et donnent des ratios différents pour la même année. La série allemande comporte une rupture en 1990-1991 : avant, il s'agit de l'Allemagne de l'Ouest. L'Irlande est ininterprétable après 2014, son PIB étant gonflé par les transferts d'actifs incorporels des multinationales. Les indices Eurostat sont arrondis à l'unité : une variation d'un point n'est pas significative.

Pourquoi le PIB par habitant français décroche-t-il ? La décomposition

Puisque ce dénominateur explique une grande partie des écarts de ce document, il faut l'ouvrir. L'identité comptable est la suivante :

L'identité

PIB par habitant = (PIB par heure travaillée) × (heures par personne en emploi) × (personnes en emploi ÷ population de 15 à 64 ans) × (population de 15 à 64 ans ÷ population totale)

Soit : la productivité, la durée du travail, le taux d'emploi et la démographie. Toute la question est de savoir lequel de ces quatre termes décroche.

2024PIB/heure (SPA)Heures par personne en emploi= PIB par personne en emploiTaux d'emploi 15-64Part des 15-64PIB/hab (SPA)
France58,41 51288 34068,8 %61,6 %39 294
Allemagne63,51 34585 42277,2 %63,7 %46 387
Italie50,61 71586 77462,2 %63,5 %39 068
Espagne49,21 64480 85966,1 %66,4 %36 413
Pays-Bas64,01 45392 99682,3 %64,4 %53 449
Suède55,31 57987 31376,7 %62,3 %44 772
Pologne33,92 00167 77772,5 %64,4 %31 463
UE-2751,11 61082 23170,7 %63,8 %39 985

Le résultat le plus surprenant est dans la colonne centrale. Rapporté au nombre de personnes en activité, le PIB français est de 88 340 unités de pouvoir d'achat, soit +3,4 % au-dessus de l'Allemagne et +7,4 % au-dessus de la moyenne européenne — la France est deuxième du panel derrière les seuls Pays-Bas. Un actif français produit davantage qu'un actif allemand.

La raison est arithmétique : la France est 8 % moins productive à l'heure (58,4 contre 63,5) mais chaque personne en emploi travaille 167 heures de plus par an — plus de quatre semaines. Le second effet l'emporte sur le premier.

Le décrochage ne vient donc pas de ceux qui travaillent. Il vient du nombre de ceux qui travaillent : 68,8 % de taux d'emploi contre 77,2 % en Allemagne et 82,3 % aux Pays-Bas.

Les trois mesures, indice UE-27 = 100

France, 1995-2024. L'écart entre les courbes mesure ce que coûtent la durée du travail et le taux d'emploi.

PIB par heure travailléePIB par personne en emploiPIB par habitant
France, UE-27 = 10090100110120130140indice, UE-27 = 1001995200520152024PIB par heure travailléePIB par personne en emploiPIB par habitant
Les trois courbes descendent, mais pas au même rythme ni pour les mêmes raisons. Jusqu'en 2019 la productivité horaire se maintient (135 en 2000, 125 en 2019) et suit exactement la trajectoire allemande — c'est un effet de rattrapage de l'Europe centrale, pas un problème français. Le PIB par habitant, lui, perd 13 points sur la même période : l'écart entre les deux courbes, c'est le taux d'emploi. Puis, entre 2019 et 2022, la courbe de productivité s'effondre de 11 points — une rupture qui n'a pas d'équivalent dans les vingt-cinq années précédentes.

Eurostat : nama_10_lp_ulc (PIB par heure travaillée), lfsi_emp_a (emploi) et comptes nationaux annuels, indices UE-27 = 100, France, 1995-2024. Les trois séries partagent le même dénominateur européen et sont donc directement comparables entre elles.

Données de la figure
AbscissePIB par heure travailléePIB par personne en emploiPIB par habitant
1995134,0122,4116,5
2000135,0121,8117,6
2005131,9119,2113,1
2008127,7116,4111,0
2010126,2116,4108,8
2015124,5114,7106,2
2019125,3116,2104,9
2022113,9106,197,3
2024114,3107,498,3

Trois phases, et une hypothèse courante qui se révèle fausse

On lit souvent que la productivité française aurait décroché après la crise de 2008. Les données disent le contraire. Rapport France/Allemagne du PIB par heure travaillée :

France / Allemagne, PIB par heure1995200020082015201920222024
Rapport99,3 %103,8 %101,4 %100,0 %100,2 %91,1 %92,0 %

La France est au niveau allemand sans interruption de 1995 à 2019 — onze ans après la crise financière. La rupture se produit entre 2019 et 2022 : −9 points en trois ans. Décomposition de l'écart de PIB par habitant avec l'Allemagne, par sous-période, en points de pourcentage :

Contribution à l'écart France/AllemagnePIB/habProductivité horaireHeures par emploiTaux d'emploi
1995 → 2008+3,0+2,2+2,5+0,5
2008 → 2019−5,5−1,2+3,5−7,9
2019 → 2024−0,7−8,6+2,5+4,1
  1. 1995-2008 : aucun décrochage. La France gagne 3 points de PIB par habitant relatif sur l'Allemagne, sur les trois leviers à la fois.
  2. 2008-2019 : décrochage par l'emploi. Le taux d'emploi explique à lui seul −7,9 points, la productivité horaire n'en coûtant que 1,2. L'Allemagne gagne 12 points de taux d'emploi sur la période (64,7 → 76,7), la France 6 (59,6 → 65,6).
  3. 2019-2024 : inversion complète. Le taux d'emploi et les heures redeviennent favorables (+6,6 points cumulés — c'est l'effet de la réforme de l'apprentissage et du recul de l'âge de la retraite), mais la productivité horaire coûte −8,6 points.

Un quatrième terme dont on ne parle jamais : la démographie

La part des 15-64 ans dans la population est de 61,6 % en France contre 63,7 % en Allemagne, et elle recule plus vite : 65,3 % en 1995, 61,6 % en 2024. Ce terme coûte à la France 3,3 à 4,5 points de PIB par habitant face à l'Allemagne sur toute la période, sans aucune amélioration.

Et il faut le dire clairement : ce handicap comptable est la contrepartie d'un avantage réel. La France a plus d'enfants que l'Allemagne — c'est ce qui explique aussi qu'elle dépense plus en éducation en part du PIB. Un enfant est au dénominateur du PIB par habitant sans être au numérateur. C'est un handicap statistique aujourd'hui et un actif démographique dans trente ans.

Productivité horaire en volume, base 100 en 2000

La seule mesure qui neutralise les effets de prix et de change.

PologneUE-27AllemagneFranceItalie
Productivité horaire, volume100150200indice de volume, base 100 en 200019952000201020192024PologneUE-27AllemagneFranceItalie
La France suit l'Allemagne pendant vingt ans, puis décroche en 2020. Les deux courbes sont indiscernables de 1995 à 2019 (118,3 contre 120,0). En 2024, la France est à 115,5 contre 121,6, et son niveau de 2024 est inférieur de 2,3 % à celui de 2019 — le seul grand pays européen dans ce cas avec l'Italie, et la France y fait pire que l'Italie. La Pologne, elle, a doublé sa productivité horaire en vingt-quatre ans.

Eurostat, nama_10_lp_ulc, productivité horaire du travail en volume, indice base 100 en 2000, 1995-2024. Mesure en volume : neutralise les effets de prix et de change, contrairement aux comparaisons en niveau.

Données de la figure
AbscissePologneUE-27AllemagneFranceItalie
199575,990,291,291,494,5
2000100,0100,0100,0100,0100,0
2005119,8108,1107,0107,6100,8
2008127,3110,6109,9109,499,8
2010139,3112,5109,1109,9100,0
2015156,6118,7114,9115,4101,0
2019182,4123,1120,0118,3101,3
2022190,6126,0123,4115,1103,9
2024201,9125,3121,6115,5100,3
Croissance annuelle moyenne de la productivité horaire, en volumeFranceAllemagneItalieEspagneUE-27
1975-1995+2,80 %
1995-2008+1,40 %+1,45 %+0,42 %+0,21 %+1,58 %
2008-2019+0,71 %+0,80 %+0,13 %+1,14 %+0,97 %
2019-2024−0,47 %+0,26 %−0,20 %+0,35 %+0,36 %

Le ralentissement est continu depuis cinquante ans — 2,8 % par an, puis 1,4 %, puis 0,7 % — et il n'est pas propre à la France : l'Allemagne suit la même pente. Ce qui est propre à la France, c'est le passage en territoire négatif après 2019.

Ce décrochage post-2019 est-il réel, ou un artefact de mesure ?

Quatre institutions l'ont décomposé, avec des méthodes différentes, et elles convergent : il est réel, mais son ampleur affichée a été surestimée, et environ un tiers à deux tiers s'explique par des effets de composition plutôt que par une moindre capacité à produire.

Banque de France (2024) — perte de 8,5 % par rapport à la tendance, fin 2019 à mi-2023Contribution
Apprentissage et alternance1,2 pt
Composition de la main-d'œuvre (emploi peu qualifié)1,4 pt
Effets longs de la crise sanitaire0,4 pt
Rétention de main-d'œuvre par les entreprises1,7 pt
Chômage partiel, arrêts maladie, travail détaché0,2 pt
Résidu inexpliqué3,6 pts

Le mécanisme de l'apprentissage mérite d'être explicité, parce qu'il est le plus contre-intuitif. Le nombre d'alternants a augmenté de 60 % entre 2019 et 2023. Un apprenti est comptabilisé comme une personne en emploi à part entière au dénominateur de la productivité, alors qu'il produit une fraction de ce que produit un salarié confirmé — il est en formation. Mécaniquement, une politique qui réussit à mettre 300 000 jeunes de plus en entreprise fait baisser la productivité mesurée. L'Insee a chiffré le contrefactuel : en comptant les apprentis à un quart de la productivité d'un salarié ordinaire, l'écart à la tendance passe de −4,0 à −2,4 points — l'apprentissage explique à lui seul environ 40 % du résidu.

Deuxième correction, plus embarrassante : le Conseil national de productivité relève que l'écart à la tendance, estimé à 8,5 % en base 2014, tombe à 5,9 % après la révision des comptes nationaux en base 2020. Trois points de « décrochage » ont donc été effacés par un simple changement de millésime comptable. Sur les 5,9 % restants, la même institution estime qu'environ deux tiers s'expliquent par l'apprentissage, la composition de l'emploi et la rétention, et environ un point par des facteurs communs à toute la zone euro (prix de l'énergie, ralentissement de l'innovation).

L'OFCE aborde le problème par l'autre bout et arrive au même endroit : fin 2024, il compte 982 000 emplois salariés « en excès » par rapport à ce que la croissance justifierait, dont environ 30 % imputables à la politique d'apprentissage, 17 % aux aides aux entreprises et 13 % à la baisse du coût du travail.

Ce qu'il faut en retenir, honnêtement

La part « artefact » est significative mais minoritaire. Après retraitement de l'apprentissage, de la composition de l'emploi et de la révision comptable, il reste un décrochage réel de l'ordre de 2 à 3,5 points par rapport à la tendance — que personne n'explique à ce jour.

Et il y a un arbitrage assumé derrière ces chiffres : la France a échangé de la productivité mesurée contre de l'emploi. Mettre en activité des jeunes et des seniors dont la productivité est inférieure à la moyenne abaisse la moyenne. Le taux d'emploi et la productivité horaire sont, à court terme, partiellement antagonistes — ce qui explique l'inversion exacte des contributions entre la période 2008-2019 et la période 2019-2024.

Et par rapport aux États-Unis ?

PIB par heure travaillée, 2024, dollars à parité de pouvoir d'achatNiveauFrance = 100
États-Unis98,3112,3
Allemagne93,4106,7
Suède92,3105,5
Pays-Bas91,5104,6
France87,5100,0
Royaume-Uni78,789,9
Italie74,885,5
Espagne72,582,9

La France a rattrapé le niveau américain de productivité horaire à la fin des années 1980 — elle était à 50 % en 1950 et à 70 % en 1970 — et s'y est maintenue jusqu'en 2019. Elle est aujourd'hui à 89 % du niveau américain, et l'essentiel de cet écart s'est ouvert en cinq ans. Sur 2020-2024, la productivité horaire américaine a progressé de 9,3 % cumulés quand la française reculait de 2,2 %.

Eurostat nama_10_pc, nama_10_lp_ulc (NLPR_HW, NLPR_PER, HW_EMP, RLPR_HW), nama_10_a10_e, lfsi_emp_a, lfsa_ergan, demo_pjanind, extractions filtrées pays par pays ; OCDE, heures annuelles moyennes ; Conference Board, Total Economy Database, mai 2025 ; Banque de France, Bulletin n° 251/1, mars 2024 ; Insee, blog, juillet 2024 et mai 2026 ; Conseil national de productivité, 5ᵉ rapport, avril 2025 ; OFCE, Policy brief n° 142, avril 2025 ; France Stratégie, note d'analyse n° 38.

LimitesLe produit littéral des quatre termes ne reconstitue pas exactement le PIB par habitant — l'écart va de −2,6 % pour l'Espagne à −12,3 % pour l'Italie. La raison est identifiée : le PIB par personne en emploi divise par l'emploi intérieur de la comptabilité nationale (tous âges, frontaliers entrants, travail non déclaré réintégré), tandis que le taux d'emploi ne compte que les résidents de 15 à 64 ans recensés par enquête. Les deux premiers termes, eux, sont parfaitement cohérents entre eux : leur produit reproduit le PIB par personne en emploi à 0,07 % près. La décomposition doit donc se lire en écarts entre pays, où ce biais se compense largement, et non comme une reconstitution exacte. Les données américaines et britanniques proviennent de l'OCDE, du Conference Board et de la Banque mondiale : elles ne sont pas homogènes avec les unités de pouvoir d'achat européennes, et aucun ratio mélangeant les deux univers n'est une mesure. La série allemande de productivité ne commence qu'en 1991 (réunification). Les estimations des quatre institutions sur le décrochage post-2019 ne sont pas additionnables entre elles : périodes, dénominateurs, millésimes comptables et définitions de la tendance diffèrent.

Et si on rapportait le PIB aux seules personnes d'âge actif ?

Le PIB par habitant met les enfants et les retraités au dénominateur. Puisque la France a une structure d'âge différente de ses voisins, la question se pose : quelle part de son retard vient de là ? Voici le calcul, en rapportant le PIB à la seule population de 15 à 64 ans.

PIB par personne âgée de 15 à 64 ans

En dollars internationaux constants de 2021, à parité de pouvoir d'achat.

États-UnisPays-BasAllemagneFranceRoyaume-Uni
PIB par personne de 15 à 64 ans60 00080 000100 000120 000$ int. constants 20211995200520152024États-UnisPays-BasAllemagneFranceRoyaume-Uni
La correction joue en faveur de la France, mais elle est faible. Le retard sur l'Allemagne passe de −12,5 % à −10,3 %, celui sur les États-Unis de −27,6 % à −23,6 %. L'avance sur le Royaume-Uni passe de +2,6 % à +5,9 %. La structure d'âge explique 15 à 20 % de l'écart ; 80 à 85 % subsistent.

Banque mondiale, indicateurs du développement dans le monde (PIB en dollars internationaux constants de 2021, PPA) rapporté à la population de 15 à 64 ans (Eurostat demo_pjangroup et Nations unies, perspectives démographiques). Ratio calculé par nos soins.

Données de la figure
AbscisseÉtats-UnisPays-BasAllemagneFranceRoyaume-Uni
199571 776,268 449,466 649,262 069,057 671,2
200082 600,082 691,173 599,270 591,367 241,7
200588 273,986 564,976 926,174 168,973 348,5
201088 638,591 623,683 397,575 946,272 345,9
201596 796,296 158,190 780,480 571,978 430,0
2019105 181,7104 156,397 274,786 245,984 035,5
2022111 698,8110 149,3100 237,087 157,385 083,7
2024116 916,9109 328,999 621,789 322,184 354,6
2024PIB/habitantPart des 15-64 ans= PIB par personne d'âge actifÉcart brut avec la FranceÉcart corrigé
États-Unis75 69864,8 %116 914−27,6 %−23,6 %
Pays-Bas70 49464,5 %109 330−22,3 %−18,3 %
Allemagne62 65562,9 %99 619−12,5 %−10,3 %
France54 79961,3 %89 325
Royaume-Uni53 41263,3 %84 359+2,6 %+5,9 %

Le mécanisme n'est pas celui qu'on suppose

L'intuition courante est que la France aurait « plus d'enfants », donc mécaniquement moins d'actifs. C'est vrai face à l'Allemagne, et faux face aux États-Unis et au Royaume-Uni. Décomposition 2024 :

Part de la population, 20240-14 ans15-64 ans65 ans et plus
États-Unis17,3 %64,7 %17,9 %
Royaume-Uni17,2 %63,3 %19,5 %
France16,5 %61,3 %22,1 %
Pays-Bas15,0 %64,5 %20,5 %
Allemagne13,9 %62,9 %23,2 %

La France a moins d'enfants que les États-Unis et le Royaume-Uni — 16,5 % contre 17,3 % et 17,2 %. Son déficit de population d'âge actif face à ces deux pays vient entièrement du haut de la pyramide : 22,1 % de personnes de 65 ans et plus, contre 17,9 % aux États-Unis. L'argument « la France est jeune » ne tient que face à l'Allemagne et aux Pays-Bas.

Et un facteur pèse beaucoup plus lourd que la structure d'âge : l'utilisation de cette population. Le ratio emploi sur population de 15 ans et plus est de 51,5 % en France contre 58,9 % en Allemagne, 58,9 % au Royaume-Uni, 59,5 % aux États-Unis et 65,0 % aux Pays-Bas. L'écart de taux d'emploi vaut plusieurs fois l'écart de taille de la population active potentielle — ce qui confirme, par une autre voie, la décomposition présentée plus haut.

Banque mondiale, NY.GDP.PCAP.PP.KD (dollars internationaux constants 2021), SP.POP.1564.TO.ZS, SP.POP.65UP.TO.ZS et SL.EMP.TOTL.SP.ZS. Le PIB par personne d'âge actif est un calcul dérivé.

LimitesLa tranche 15-64 ans est une borne conventionnelle, pas une mesure des « non-retraités ». L'âge effectif de sortie du marché du travail diffère fortement entre ces pays — il est nettement plus précoce en France — et le seuil fixe à 64 ans ne capte pas cet écart : la correction présentée est donc un plancher de l'effet démographique au sens large. Le ratio emploi sur population est une estimation modélisée de l'Organisation internationale du travail, non une mesure d'enquête nationale ; il est particulièrement sensible au temps partiel, ce qui flatte les Pays-Bas. Enfin, les dollars internationaux constants de 2021 donnent des niveaux inférieurs d'environ 14 % aux dollars courants souvent cités (États-Unis 75 698 au lieu de 86 170) : les ratios entre pays sont en revanche quasi identiques dans les deux unités.

Et si on utilisait l'âge de départ à la retraite propre à chaque pays ?

C'est la bonne objection : la tranche 15-64 ans est une convention, et elle ne correspond à la réalité d'aucun pays. Voici le calcul avec un dénominateur sur mesure — la population de 15 ans à l'âge auquel les gens cessent réellement de travailler dans ce pays. Mais il faut d'abord signaler un piège, parce qu'il est décisif.

Cette mesure est partiellement circulaire — et elle flatte la France

Le numérateur mesure la production. Le dénominateur est défini par une variable de comportement — l'âge auquel on part à la retraite — qui n'est pas indépendante de la production. Faire partir les gens plus tôt les retire du dénominateur sans retirer grand-chose au numérateur.

La récompense est mécanique : partir tôt améliore le ratio sans produire un euro de plus. Symétriquement, la mesure pénalise les pays qui font travailler leurs seniors — les États-Unis, en gardant les gens jusqu'à 67 ans, s'ajoutent 11,7 millions de personnes au dénominateur.

2024Âge légal actuelÂge légal cibleÂge effectif de sortie
France64,365,062,2
Royaume-Uni66,068,063,5
Italie64,8 / 63,870,063,3
Allemagne66,267,064,1
Pays-Bas67,070,064,9
Suède66,070,065,1
États-Unis66,767,067,0

La France a l'âge de sortie effectif le plus précoce du panel — 62,2 ans, contre 67,0 aux États-Unis, soit près de cinq ans d'écart. C'est exactement ce qui fait bouger le calcul.

Le PIB rapporté à trois dénominateurs différents

2024, en milliers de dollars internationaux constants de 2021. Trois barres par pays.

par personne de 15 à 64 anspar personne de 15 ans à l'âge de sortie du payspar personne en emploi
milliers de $ int. constants 2021050100150États-Unis116,9111,0154,0Pays-Bas109,8108,1127,7Allemagne98,598,4123,7France88,892,3127,3Royaume-Uni84,485,3109,6
Plus le dénominateur se rapproche de ceux qui produisent réellement, plus l'écart français se referme. Sur la population de 15 à 64 ans, la France est 5ᵉ sur 7 et 9,8 % derrière l'Allemagne. Rapportée aux seules personnes en emploi, elle passe devant l'Allemagne (+3,0 %) et à égalité avec les Pays-Bas. Seul l'écart avec les États-Unis résiste : −17,3 %.

Mêmes sources que le graphique précédent : PIB en dollars internationaux constants de 2021 (Banque mondiale) rapporté successivement à la population totale, à la population de 15 à 64 ans et à la population en emploi (Eurostat lfsi_emp_a, OCDE pour les États-Unis). Les trois dénominateurs sont calculés par nos soins sur la même année.

Données de la figure
Catégoriepar personne de 15 à 64 anspar personne de 15 ans à l'âge de sortie du payspar personne en emploi
États-Unis116,9111,0154,0
Pays-Bas109,8108,1127,7
Allemagne98,598,4123,7
France88,892,3127,3
Royaume-Uni84,485,3109,6
Écart de la France, 2024vs Allemagnevs Pays-Basvs Royaume-Univs États-Unis
PIB par habitant−12,5 %−22,3 %+2,6 %−27,6 %
PIB par personne de 15 à 64 ans−9,8 %−19,1 %+5,3 %−24,0 %
PIB par personne de 15 ans à l'âge de sortie−6,3 %−14,7 %+8,2 %−16,9 %
PIB par actif (emploi + chômage)−1,3 %−4,1 %+12,5 %−20,2 %
PIB par personne en emploi+3,0 %−0,3 %+16,2 %−17,3 %

De combien la circularité déplace-t-elle le résultat ?

Passage du dénominateur 15-64 au dénominateur nationalVariation du dénominateurVariation du ratio
France−3,7 %+3,9 %
Royaume-Uni−1,1 %+1,1 %
Allemagne+0,1 %−0,1 %
Pays-Bas+1,5 %−1,5 %
États-Unis+5,3 %−5,0 %

La France est le seul pays dont le dénominateur se contracte fortement — elle gagne 3,9 % de ratio par pure convention comptable, les États-Unis en perdent 5,0 %. Résultat : plus d'un tiers du retard apparent sur l'Allemagne, et près d'un tiers du retard sur les États-Unis, disparaît par le seul choix du dénominateur, sans qu'un euro supplémentaire ait été produit.

Mais le classement n'est pas renversé. La France reste 5ᵉ sur 7, et il lui reste 6,3 % de retard sur l'Allemagne. Les deux seules permutations sont marginales : l'Italie et le Royaume-Uni échangent les deux dernières places pour 47 dollars d'écart, soit 0,05 %.

La mesure qui répond vraiment à la question

Pourquoi le PIB par personne en emploi est la bonne mesure

C'est le seul dénominateur dont chaque membre contribue au numérateur. Le PIB est produit par les personnes en emploi ; les rapporter l'un à l'autre a un sens économique direct. Toutes les autres mesures divisent une production par une population qui, pour partie, ne l'a pas produite.

Elle est aussi la seule comparable entre régimes de retraite différents, puisqu'elle compte les travailleurs quel que soit leur âge : un Néerlandais de 66 ans en emploi y figure, un retraité français de 62 ans n'y figure pas — et c'est correct dans les deux cas.

À l'inverse, le PIB par actif (emploi + chômage) impute la production aux chômeurs, qui ne produisent rien : il pénalise mécaniquement les pays à fort chômage. C'est ce qui explique que la France passe de −1,3 % à +3,0 % face à l'Allemagne selon qu'on inclut ou non les chômeurs. C'est un artefact, pas une information.

PIB par personne en emploi, 1995-2024

En milliers de dollars internationaux constants de 2021.

États-UnisPays-BasFranceAllemagneRoyaume-Uni
PIB par personne en emploi80100120140160milliers de $ int. constants 202119952000201020192024États-UnisPays-BasFranceAllemagneRoyaume-Uni
Le fait saillant de trente ans n'est pas européen. La France tient son rang face à l'Allemagne et aux Pays-Bas sur toute la période — elle était devant en 1995, elle l'est encore aujourd'hui. Mais face aux États-Unis, elle passe de +6,5 % en 1995 à −17,3 % en 2024 : près de 24 points perdus, dont l'essentiel après 2000 et une accélération après 2019.

Banque mondiale (PIB, dollars internationaux constants de 2021, PPA) et Eurostat lfsi_emp_a pour l'emploi total ; BLS pour les États-Unis. Rapport calculé par nos soins, 1995-2024.

Données de la figure
AbscisseÉtats-UnisPays-BasFranceAllemagneRoyaume-Uni
199597,692,5103,9101,783,5
2000109,9104,6114,1110,993,3
2010129,3118,1118,2115,2101,9
2019140,3125,0128,9122,8107,9
2024154,0127,7127,3123,7109,6

Ce que ce résultat signifie, et ce qu'il ne signifie pas

Il faut tenir les deux moitiés de l'énoncé ensemble, parce qu'elles se corrigent l'une l'autre.

  1. Un travailleur français produit autant qu'un Allemand ou un Néerlandais. C'est établi sur les trois mesures les plus proches de la production, et c'est stable depuis trente ans. Le problème français n'est pas l'efficacité de ceux qui travaillent.
  2. Mais la France affiche un bon PIB par personne en emploi précisément parce qu'elle a peu de personnes en emploi. 69,8 % des 15-64 ans travaillent en France, contre 79,7 % en Allemagne et 86,0 % aux Pays-Bas. Une productivité élevée obtenue en n'employant que les plus productifs n'est pas une performance — c'est un effet de sélection.
  3. Ces deux mesures doivent donc se lire ensemble, jamais séparément : le PIB par personne en emploi mesure l'efficacité, le taux d'emploi mesure la mobilisation. Aucun ratio unique ne les résume, et c'est le couple qui est informatif.
  4. Le décrochage américain, lui, ne s'explique par aucun de ces effets de dénominateur. Il est visible sur les cinq mesures à la fois, il s'est ouvert progressivement depuis 2000, et il s'est accéléré après 2019.

OCDE, Panorama des pensions 2025, via l'interface de données officielle : âges légaux et âge effectif moyen de sortie du marché du travail ; Commission européenne, Ageing Report 2024 pour le contrôle des âges légaux ; Eurostat demo_pjangroup (population par tranche quinquennale au 1ᵉʳ janvier 2024) ; Banque mondiale NY.GDP.PCAP.PP.KD, SP.POP.TOTL, SL.TLF.TOTL.IN et SL.UEM.TOTL.ZS. Les dénominateurs sur mesure et les ratios sont des calculs dérivés.

Limites

La moyenne hommes-femmes de l'âge de sortie n'est pas publiée par l'OCDE : c'est une moyenne arithmétique simple des deux sexes, non pondérée par les effectifs. Le dénominateur sur mesure repose sur une interpolation linéaire à l'intérieur de la tranche quinquennale contenant l'âge de sortie.

Le chiffre américain est fragile. L'âge de sortie effectif y bondit de 65,5 en 2023 à 67,0 en 2024, une variation trop brutale pour un indicateur historiquement lissé. Avec la valeur 2023, l'écart France/États-Unis passerait de −16,9 % à −19,0 % : deux points d'écart dépendent d'un seul chiffre volatil — raison supplémentaire de se méfier de ce dénominateur. Le millésime 2021 de la même source donnait d'ailleurs un classement sensiblement différent, avec la France à 60,4 ans.

Deux socles démographiques sont mélangés : Eurostat au 1ᵉʳ janvier pour les pays européens, Nations unies en milieu d'année pour le Royaume-Uni et les États-Unis. L'effet sur les totaux reste inférieur à 0,3 %. L'emploi est calculé et non observé — population active multipliée par un moins le taux de chômage, les deux étant des estimations modélisées de l'Organisation internationale du travail, pas des enquêtes nationales.

Enfin, le PIB par personne en emploi ignore la durée du travail : une partie de l'avance française sur l'Allemagne et les Pays-Bas tient à leur temps partiel, pas à une efficacité horaire supérieure. Le PIB par heure travaillée, présenté plus haut dans ce thème, est le raffinement nécessaire — et il donne la France 8 % en dessous de l'Allemagne.

Recettes contre dépenses : le déficit vient-il d'un sous-prélèvement ?

Recettes et dépenses publiques françaises, 2000-2025

En % du PIB. L'écart entre les deux courbes est le déficit.

DépensesRecettes
% du PIB Sarkozy Hollande Macron 50,0 55,0 60,0 % du PIB 2000 2005 2010 2015 2020 2025 Dépenses Recettes
Les traits verticaux marquent les changements de mandat présidentiel (mai 2007, mai 2012, mai 2017 ; les budgets de l'année de passation ont été votés par le gouvernement précédent). Trois enseignements. Les dépenses n'ont jamais retrouvé leur niveau d'avant-crise : 52,6 % en 2000, 57,2 % en 2025, soit +4,5 points en vingt-cinq ans, chaque crise produisant un cliquet jamais complètement rattrapé. L'assainissement 2010-2019 s'est fait aux deux tiers par les recettes (+3,7 points) et pour un tiers par les dépenses (−2,7 points). Et la dégradation 2022-2024 vient d'une chute des recettes (−2,5 points en deux ans), pas d'une hausse des dépenses, qui reculaient sur la même période. Source : Eurostat gov_10a_main.

Eurostat, gov_10a_main, recettes totales et dépenses totales des administrations publiques (S13), en % du PIB, France, 2000-2025. Les millésimes de PIB diffèrent légèrement de ceux de l'Insee, d'où un écart de 0,1 à 0,3 point sur certaines années.

Données de la figure
AbscisseDépensesRecettes
200052,651,3
200152,851,4
200253,950,7
200354,450,3
200454,050,4
200554,350,8
200653,851,1
200753,650,6
200854,350,8
200958,050,6
201057,750,6
201157,051,7
201257,952,7
201358,653,7
201458,453,8
201557,653,7
201657,453,6
201757,754,3
201856,454,0
201955,353,0
202061,752,5
202159,552,6
202258,453,7
202356,851,0
202457,051,2
202557,252,1
2025, % du PIBRecettesDépensesSolde
Danemark51,148,1+3,0
Finlande53,957,7−3,8
France52,157,2−5,1
Belgique49,054,2−5,2
Italie48,151,2−3,1
Allemagne47,950,5−2,6
Espagne42,945,3−2,4
Pays-Bas43,344,9−1,6
UE-2746,449,5−3,1

Réponse nette : non. La France cumule le 2ᵉ niveau de dépenses et le 2ᵉ niveau de recettes de l'UE, derrière la Finlande dans les deux cas. Le déficit ne vient pas d'un sous-prélèvement au regard des standards européens.

Eurostat gov_10a_main, 2025.

Pourquoi les dépenses ont-elles bondi en 2008-2009, et pourquoi ne sont-elles jamais redescendues ?

La dépense publique passe de 53,6 % du PIB en 2007 à 58,0 % en 2009, soit +4,4 points en deux ans, et n'est jamais revenue en dessous de 55,3 %. Trois questions se posent : d'où vient le saut, quelle part est mécanique, et pourquoi l'Allemagne, elle, est redescendue.

1. Ce n'est pas un effet d'optique

Effet numérateur et effet dénominateur

Un ratio dépense/PIB peut monter parce que la dépense augmente (numérateur) ou parce que le PIB recule (dénominateur). En 2009, le PIB nominal a reculé de 2,7 % : une partie de la hausse du ratio est donc purement arithmétique.

Sur la seule année 2009 (+3,7 points) : 57 % vient de la hausse de la dépense, 43 % du recul du PIB.

Mais sur la fenêtre 2007-2009 (+4,4 points) : 98,6 % vient de la dépense, 1,4 % du dénominateur. La raison est simple : le PIB nominal de 2009 (1 936 Md€) est revenu exactement au niveau de 2007 (1 938 Md€). Sur deux ans le dénominateur est plat ; c'est la dépense qui a crû de +8,0 % en valeur pendant que le PIB stagnait. La persistance du ratio élevé est donc un phénomène de numérateur.

2. Quelles fonctions ont bougé

France, % du PIB2007200920192024Δ 07→09Δ 07→24
Protection sociale21,923,823,923,6+1,90+1,72
Santé7,68,18,28,9+0,53+1,30
Enseignement5,25,65,05,1+0,39−0,18
Affaires économiques5,05,35,35,7+0,28+0,64
Logement1,31,51,11,4+0,26+0,17
Ordre et sécurité1,51,71,71,8+0,20+0,31
Défense1,81,91,71,9+0,17+0,09
Services généraux (dont dette)7,17,56,06,2+0,40−0,92
Total53,658,055,357,0+4,36+3,33

La protection sociale explique 44 % du choc (+1,90 point sur +4,36). Et surtout : sur les +3,33 points d'écart entre 2007 et 2024, santé et protection sociale en expliquent 3,02, soit 91 %. Aucune fonction n'a baissé en 2009 ; la seule qui ait vraiment reculé depuis, ce sont les services généraux (−0,92 point), et c'est l'effet de la baisse des taux d'intérêt, pas d'une maîtrise de la dépense.

Ce qui n'a jamais été rattrapé, ce ne sont pas les stabilisateurs de crise. Le chômage n'ajoute que +4,5 Md€ entre 2008 et 2009, soit 0,23 point de PIB et environ 12 % de la hausse de la protection sociale. L'essentiel vient de la fonction vieillesse : +22,5 Md€ sur 2007-2009, une dynamique démographique sans rapport avec la crise, qui n'avait aucune raison de refluer ensuite. La crise n'a pas créé la dépense : elle a coïncidé avec une bosse démographique et a durci le point de départ.

3. Le contraste allemand

Dépense publique, % du PIB20072009201120142019
Allemagne43,548,345,344,545,5
France53,658,057,058,455,3

Le choc initial a été de même ampleur (+4,8 points en Allemagne, +4,4 en France) — et le recul du PIB nominal allemand en 2009 a même été plus violent (−3,7 % contre −2,7 %). Mais l'Allemagne efface 79 % du choc en cinq ans ; la France en efface 23 % en deux ans, puis repart à la hausse jusqu'à 58,6 % en 2013 — au-dessus du pic de crise. Le point de bascule est identifiable : sur la protection sociale, l'Allemagne monte de 1,76 point en 2009 puis en rend 1,09 d'ici 2019 ; la France monte de 1,90 et n'en rend aucun.

Eurostat gov_10a_main et gov_10a_exp ; Insee Première n° 1293 et 1294 ; Sénat, rapport n° 587 (2009-2010) sur le projet de loi de règlement 2009.

LimitesRupture de base statistique : les publications de 2010 (base 2000, SEC 95) donnaient 52,8 % pour 2008 et 56,0 % pour 2009 ; la base actuelle (SEC 2010) donne 54,3 % et 58,0 %. L'écart de 1,5 à 2 points est purement méthodologique — ne jamais chaîner les deux séries. Le plan de relance a décaissé 37,9 Md€ en 2009 selon le Sénat, dont environ 15 Md€ de relance effective, le reste étant des avances de trésorerie ; ce chiffre est en comptabilité budgétaire et ne s'additionne pas aux points de PIB ci-dessus. La part des mesures devenues pérennes n'est chiffrée par aucune des sources consultées.
Partie 3

D’où vient l’argent

Combien la France prélève, sur quelles assiettes, et ce que prélèvent les autres pays — le niveau n’étant pas la singularité française, sa composition l’étant.

Combien la France prélève-t-elle ?

Taux de prélèvements obligatoires : 43,6 % du PIB en 2025 selon la mesure française, 45,3 % en méthodologie européenne — 2ᵉ rang de l'UE derrière le Danemark (45,8 %), devant la Belgique (45,1 %), l'Autriche (43,8 %), l'Italie (42,6 %), l'Allemagne (40,9 %) et l'Espagne (37,3 %), pour une moyenne UE-27 de 40,4 %.

LimitesL'écart entre le chiffre français (43,6 %) et le chiffre Eurostat (45,3 %) vient du périmètre — traitement des crédits d'impôt, cotisations imputées. Ne jamais comparer un chiffre Insee à un classement Eurostat sans le signaler.

Quelle différence entre impôts, cotisations sociales, CSG et cotisations patronales ?

Impôt — prélèvement sans contrepartie individualisée, voté par le Parlement (IR, TVA, IS, taxe foncière).

Cotisation sociale — assise sur le salaire, elle ouvre un droit à prestation contributive et est affectée à des caisses dédiées. Part salariale (retenue sur le brut, visible sur la fiche de paie) et part patronale (payée en plus par l'employeur, invisible du salarié mais comprise dans le coût du travail).

CSG (1991) — assise très large : salaires, pensions, revenus du capital, jeux. Le Conseil constitutionnel l'a qualifiée d'« imposition de toutes natures » et non de cotisation, car elle n'ouvre aucun droit proportionnel. Taux de droit commun sur les salaires : 9,2 %, dont 6,8 points déductibles de l'impôt sur le revenu.

Ce n'est pas un détail juridique. Classer la CSG comme impôt a permis de l'appliquer aux retraites et au capital, donc d'élargir le financement de la protection sociale au-delà du seul travail. C'était un choix politique, pas une contrainte technique. Et le résultat est massif : voir plus bas, la CSG rapporte aujourd'hui environ 46 % de plus que l'impôt sur le revenu.

D'où vient l'argent public ? Budget de l'État et prélèvements obligatoires

Deux périmètres à ne jamais confondre

Le budget de l'État perçoit 373 Md€ d'impôts (2024). L'ensemble des administrations publiques perçoit 1 267 Md€ de prélèvements obligatoires, soit 43,4 % du PIB. Le rapport est de 1 à 3,4.

L'écart, ce sont la Sécurité sociale (482 Md€ de cotisations + 294 Md€ d'impôts affectés, dont la CSG) et les collectivités locales (174 Md€). Confondre les deux — dire « le budget de l'État, c'est 1 300 milliards » — est l'erreur la plus fréquente du débat budgétaire.

Ensemble des administrations publiques, 2024

PrélèvementMd€Part
Cotisations sociales nettes482,336,4 %
dont cotisations employeurs293,122,1 %
dont cotisations ménages137,910,4 %
Impôts sur le revenu des ménages (IR + CSG + CRDS)275,120,8 %
TVA206,315,6 %
Autres impôts sur la production129,09,7 %
Impôt sur les sociétés83,86,3 %
Accises et taxes de consommation (dont TICPE)59,14,5 %
Impôts en capital (successions, donations)21,51,6 %
Autres66,45,0 %
Total1 323,5100 %

D’où viennent les 1 323 Md€ de prélèvements

En milliards d’euros, 2024. Les lignes publiées par Eurostat, regroupées par ce qu’elles taxent. Ce sont des masses nationales : ni par habitant, ni par ménage, ni par foyer fiscal.

prélèvements par assiette, 20240100200300400500Travail (cotisations)482,3Revenus des ménages275,1Consommation (TVA, accises)265,4Production129,0Bénéfices des sociétés83,8Autres66,4Transmission du patrimoine21,5
Le premier bloc est le travail, et de loin. Les cotisations sociales pèsent à elles seules 482,3 Md€, soit 36 % de tout ce que prélève la France — davantage que la TVA et l’impôt sur les sociétés réunis. Et le bloc « revenus des ménages » en contient une part supplémentaire : il agrège l’impôt sur le revenu au barème et la CSG, prélevée à la source sur les salaires. L’impôt sur le revenu au barème — celui qui a des tranches, un formulaire et un quotient familial — ne représente que 92 Md€, soit 7 % du total. Le premier impôt sur le revenu du pays est celui dont personne ne parle.

Eurostat gov_10a_taxag, secteurs S13, S1311, S1313, S1314, 2024.

Données de la figure
Catégorieassiette
Travail (cotisations)482,3
Revenus des ménages275,1
Consommation (TVA, accises)265,4
Production129,0
Bénéfices des sociétés83,8
Autres66,4
Transmission du patrimoine21,5
Les sept blocs, et ce que chacun recouvre

Le tableau ci-dessus donne les lignes telles qu’Eurostat les publie ; la figure les regroupe par assiette — c’est-à-dire par ce sur quoi le prélèvement est assis, qui est la question économiquement pertinente.

  • Travail — les cotisations sociales, part employeur (293,1 Md€) et part salarié ou indépendant (137,9 Md€).
  • Revenus des ménages — impôt sur le revenu au barème, CSG et CRDS confondus dans une seule ligne comptable.
  • Consommation — TVA (206,3 Md€) et accises sur les carburants, l’alcool et le tabac (59,1 Md€).
  • Production — les impôts dus du seul fait qu’on produit : taxe foncière des entreprises, taxe sur les salaires, versement mobilité, cotisation foncière. Ils sont dus même à perte.
  • Bénéfices des sociétés — l’impôt sur les sociétés, seul poste assis sur un résultat.
  • Transmission du patrimoine — successions et donations.

Deux totaux voisins circulent et ne doivent pas être confondus : 1 323,5 Md€ est la mesure Eurostat 2024 de l’ensemble des prélèvements ; 1 271 Md€ est la masse que l’Insee répartit par décile de niveau de vie pour 2023, plus loin dans ce chapitre. Millésimes et périmètres différents.

Ce que la France taxe, et ce que taxent les autresLa France ne prélève pas seulement beaucoup : elle prélève sur des assiettes particulières. Les cotisations employeurs y valent 10,0 % du PIB, contre 7,0 % en Allemagne et 5,2 % aux Pays-Bas. Les impôts de production y valent 4,4 % du PIB contre 1,0 % en Allemagne — et ils sont dus même quand l’entreprise perd de l’argent. En revanche, l’imposition des bénéfices est quasiment identique dans les deux pays : 4,31 % de la valeur ajoutée des sociétés non financières contre 4,33 %. L’écart franco-allemand ne porte donc pas sur le fait de taxer les entreprises, mais sur le fait de taxer l’activité plutôt que le résultat, et le salaire plutôt que le revenu.

Budget de l'État seul, 2024

ImpôtMd€Part
Impôts sur le revenu des ménages111,930,0 %
TVA (part revenant à l'État)96,525,8 %
Impôt sur les sociétés73,919,8 %
Accises (dont TICPE)24,96,7 %
Autres impôts sur la production24,46,5 %
Impôts en capital21,55,8 %
Autres20,25,4 %
Total373,3100 %

Et les autres pays, que prélèvent-ils ?

Ce que chaque pays prélève, en part de sa richesse

Impôts et cotisations sociales, toutes administrations confondues, en % du PIB, 2025. Le dénominateur est la richesse produite : ce n’est ni un montant par habitant, ni par ménage.

FranceAutres pays et moyenne européenne
prélèvements obligatoires, 202501020304050Danemark45,8France45,3Belgique45,1Autriche43,8Italie42,6Allemagne40,9UE-2740,4Espagne37,3
La France est deuxième de l’Union, à un demi-point du Danemark. Mais le classement dit seulement combien, pas sur quoi — et c’est là que les modèles divergent radicalement. Le Danemark prélève presque autant que la France en n’ayant quasiment aucune cotisation sociale : il finance sa protection sociale par l’impôt sur le revenu. L’Allemagne prélève 4,4 points de moins au total, mais davantage sur un salaire — 49,3 € contre 47,2 € sur 100 € de coût employeur. Deux pays au même niveau de prélèvement peuvent donc taxer des choses entièrement différentes, et c’est ce que le seul taux de prélèvements obligatoires ne dit jamais.

Eurostat, gov_10a_taxag : ensemble des impôts et des cotisations sociales nettes perçus par les administrations publiques, rapporté au PIB, données 2025, comparaison des États membres. Le dénominateur est le PIB, pas la population : ce taux n’est ni un montant par habitant, ni par ménage, ni par foyer fiscal. Écart de périmètre à signaler systématiquement : la mesure française donne 43,6 % pour 2025 quand la mesure européenne donne 45,3 %, du fait du traitement des crédits d’impôt et des cotisations imputées — ne jamais comparer un chiffre Insee à un classement Eurostat sans le préciser.

Données de la figure
CatégorieAutres pays et moyenne européenneFrance
Danemark45,8
France45,3
Belgique45,1
Autriche43,8
Italie42,6
Allemagne40,9
UE-2740,4
Espagne37,3

Le classement répond à « combien ». Il ne répond pas à « sur quoi » — et c’est la question qui distingue réellement les modèles. Voici la comparaison poste par poste avec l’Allemagne, qui prélève 4,4 points de PIB de moins au total.

Prélèvement, et sur quoi il est assisFranceAllemagneLecture
Cotisations employeurs (% du PIB)10,0 %7,0 %La France prélève 43 % de plus sur les salaires
Impôts de production (% du PIB)4,4 %1,0 %Rapport de 1 à 4,4 — et dus même à perte
TVA (% du PIB)7,1 %9,4 %La France prélève 2,3 points de moins sur la consommation
Impôts sur les bénéfices (% de la valeur ajoutée des sociétés)4,31 %4,33 %Quasiment identique
Total prélevé sur 100 € de coût employeur (un salarié type)47,2 €49,3 €L’Allemagne prélève plus au total

Eurostat, gov_10a_taxag — cotisations effectives des employeurs (D611), autres impôts sur la production (D29) et TVA (D211) rapportés au PIB, données 2024 — et nasa_10_nf_tr pour les impôts sur les bénéfices rapportés à la valeur ajoutée des sociétés non financières (S11). Coin fiscalo-social : OCDE, Taxing Wages 2026, données 2025. Le rapprochement de ces lignes dans un même tableau est notre assemblage : Eurostat publie les postes, pas la comparaison par assiette. Les quatre dénominateurs diffèrent — PIB, valeur ajoutée des sociétés, coût d’un salarié type — et les lignes ne s’additionnent donc pas.

Quatre dénominateurs différents, qui ne s’additionnent pas

Les trois premières lignes rapportent au PIB, la quatrième à la valeur ajoutée des sociétés non financières, la cinquième au coût d’un salarié type — célibataire sans enfant au salaire moyen. Ce sont trois questions distinctes, et additionner ces lignes n’aurait aucun sens. Aucune n’est un montant par habitant, par ménage ou par foyer fiscal.

Le rapprochement lui-même est notre assemblage : Eurostat publie ces postes, pas cette comparaison. Et il ne couvre que deux pays, faute d’une ventilation par assiette disponible pour l’ensemble du panel dans ce dossier.

Le même niveau, des assiettes opposéesTrois modèles cohabitent en Europe, à niveau de prélèvement voisin. Le modèle français prélève sur le travail et la production : cotisations employeurs à 10 % du PIB, impôts de production à 4,4 %, dus même à perte. Le modèle allemand prélève davantage sur la consommation — 9,4 % du PIB de TVA contre 7,1 — et davantage sur le salarié lui-même que sur son employeur. Le modèle danois prélève presque tout par l’impôt sur le revenu : 0,7 € de cotisations patronales sur 100 € de coût employeur, contre 26,7 en France, pour une protection sociale d’ampleur comparable. Et sur l’imposition des bénéfices, la France et l’Allemagne sont à deux centièmes de point l’une de l’autre : le débat français sur le taux de l’impôt sur les sociétés porte sur le poste où l’écart est nul.

Deux faits peu connus. La TVA n'est plus un impôt d'État : l'État n'en conserve que 47 %, le reste étant affecté aux collectivités (25 %) et à la Sécurité sociale (28 %). Et la CSG dépasse largement l'impôt sur le revenu : les impôts sur le revenu encaissés par la Sécurité sociale (essentiellement CSG et CRDS) atteignent 163,2 Md€ contre 111,9 Md€ pour ceux de l'État. Le premier impôt sur le revenu du pays est proportionnel, prélevé à la source, sans barème ni quotient familial — et quasi invisible.

La bascule est datée et visible dans les comptes : en 1998, les impôts sur le revenu des ménages passent de 73,1 à 104,5 Md€ (+31,4) tandis que les cotisations sociales reculent de 251,2 à 235,3 Md€ (−15,9). C'est le basculement cotisations → CSG.

Eurostat gov_10a_taxag, secteurs S13, S1311, S1313, S1314, 2024.

LimitesCes chiffres sont en comptabilité nationale, pas budgétaire. Les « recettes fiscales nettes du budget général » de la loi de finances suivent une autre convention (encaissements, nets des remboursements et dégrèvements). Les 373,3 Md€ en sont un proche équivalent, pas un synonyme. Le rendement exact de la seule CSG n'a pas pu être isolé.

Que sont exactement les « cotisations sociales nettes » ?

C'est la première ligne des recettes publiques, à 482,3 Md€ en 2024, et le libellé n'aide pas à comprendre ce qu'elle recouvre.

La décomposition normalisée (code D.61 du SEC 2010)

En comptabilité nationale, toutes les cotisations sont conventionnellement réputées versées par les ménages, y compris la part patronale : elle transite d'abord par la rémunération des salariés avant d'être reversée aux régimes. Le mot « nettes » signifie que les frais de gestion des caisses en sont retranchés.

ComposanteCe que c'est2024, Md€Part
D.611 — cotisations effectives des employeursCe que l'employeur verse réellement aux régimes : Urssaf, Agirc-Arrco, Unédic, CNRACL, régimes spéciaux293,160,8 %
D.612 — cotisations imputées des employeursÉcriture purement conventionnelle. L'État n'a pas de caisse de retraite pour ses fonctionnaires : il paie les pensions sur son budget, et la comptabilité nationale « impute » une cotisation employeur fictive pour équilibrer. Ce ne sont pas des prélèvements obligatoires — il n'y a aucun flux réel entre deux agents distincts, et ils sont exclus du taux de prélèvements51,210,6 %
D.613 — cotisations effectives des ménagesLa part salariale (vieillesse 7,30 %, Agirc-Arrco, CEG, CET, APEC) plus la totalité des cotisations des indépendants137,928,6 %
D.61 — total482,3100 %

Est-ce un impôt ?

La comptabilité nationale et l'OCDE tranchent par un critère unique : l'existence d'une contrepartie individuelle.

  • Prélèvement contributif — ouvre des droits proportionnels au versement : retraite (les points Agirc-Arrco et le salaire annuel moyen dépendent directement des cotisations), chômage (l'allocation dépend du salaire de référence). C'est du salaire différé, pas un impôt.
  • Prélèvement non contributif — finance des prestations universelles sans lien avec le versement : maladie (couverture identique quel que soit le montant cotisé, a fortiori depuis la protection universelle maladie de 2016), famille. Économiquement, ce sont des impôts affectés.

La France a passé trente ans à basculer du premier vers le second. Création de la CSG en 1991 à 1,1 %, création de la CRDS en 1996, basculement massif de la cotisation maladie vers la CSG en 1997-1998 (la cotisation salariale maladie tombe de 5,5 % à 0,75 %, la CSG monte de 3,4 % à 7,5 %), puis en 2018 suppression des cotisations salariales maladie résiduelle et chômage (−3,15 points) compensée par +1,7 point de CSG. Résultat : la part salariale ne finance plus aujourd'hui que des risques contributifs.

Pourquoi la CSG est un impôt et non une cotisation. Trois raisons cumulatives : verser plus de CSG n'ouvre aucun droit supplémentaire ; son assiette n'est pas salariale (elle frappe aussi les pensions, les revenus du capital et les jeux) ; et le Conseil constitutionnel l'a qualifiée d'imposition de toutes natures dès 1990. Elle est donc classée en D.51A avec l'impôt sur le revenu. Taux actuel sur les revenus d'activité : CSG 9,20 % (dont 6,80 déductible) + CRDS 0,50 %, sur 98,25 % du brut jusqu'à quatre plafonds de la Sécurité sociale.

Insee, définition des cotisations sociales nettes ; Eurostat gov_10a_taxag, France 2024 ; Conseil constitutionnel, décision n° 90-285 DC du 28 décembre 1990.

Donnée manquanteLe rendement de la seule CSG n'a pas pu être isolé sur source primaire. L'agrégat D.51A « impôts sur le revenu des ménages » vaut 275,1 Md€ en 2024, dont 92 Md€ d'impôt sur le revenu au barème ; le solde d'environ 180 Md€ recouvre la CSG, la CRDS, les prélèvements sociaux sur le capital et le prélèvement forfaitaire unique. L'ordre de grandeur de la CSG seule se situe autour de 145-155 Md€, sans confirmation en source primaire — donc nettement au-dessus de l'impôt sur le revenu, ce qui est le fait à retenir.

Pour 100 € de coût employeur, que reste-t-il vraiment au salarié ?

Qu'est-ce que le « coin fiscalo-social » ?

C'est l'écart entre ce que l'employeur paie et ce que le salarié touche, rapporté au coût total. L'OCDE le définit ainsi : au numérateur, l'impôt sur le revenu + les cotisations salariales + les cotisations patronales, moins les prestations reçues ; au dénominateur, le coût du travail (salaire brut + cotisations patronales). Cas de référence : célibataire sans enfant au salaire moyen.

Ce qu'il n'inclut pas : la TVA, les impôts sur le patrimoine, l'impôt sur les sociétés. Le coin fiscal s'arrête au revenu net disponible. Y ajouter la TVA, comme ci-dessous, produit un chiffre utile mais qui n'est pas une statistique OCDE.

Pour 100 € de coût employeur (2025)FranceAllemagne
Coût employeur100,00 €100,00 €
− cotisations patronales−25,04−18,08
= salaire brut74,96 €81,92 €
− cotisations salariales−8,58−17,65
− impôt sur le revenu (CSG-CRDS incluse)−11,04−10,82
= salaire net disponible55,34 €53,45 €
− TVA acquittée à la consommation (13,5 % du TTC)−7,47−7,19
= pouvoir d'achat réel≈ 47,9 €≈ 46,3 €

Deux surprises. D'abord, la France et l'Allemagne finissent au même endroit — environ 47 € de pouvoir d'achat pour 100 € de coût employeur — malgré des chemins très différents : la France prélève massivement côté employeur (25 € contre 18), l'Allemagne côté salarié (17,7 € contre 8,6). Ensuite, sur les 100 € de départ, plus de la moitié n'atteint jamais la consommation du salarié.

Le coin fiscal OCDE stricto sensu (hors TVA) donne 47,2 % pour la France et 49,3 % pour l'Allemagne, contre 35,1 % en moyenne OCDE. Particularité française : 26,7 points sur 47,2 sont portés par le seul employeur, contre 13,5 en moyenne OCDE — le taux de cotisations patronales le plus élevé de l'OCDE.

Eurostat earn_nt_net (chaîne complète en euros, cas P1_NCH_AW100, 2025) ; OCDE Taxing Wages 2026 pour le coin fiscal ; TVA moyenne effective calculée en section suivante.

LimitesTrois réserves sur la ligne TVA. Elle suppose que la totalité du net est consommée, ce qui ignore l'épargne (seulement différée) et le fait qu'une partie de la consommation — loyers, santé, éducation — est hors champ de la TVA. Le taux moyen de 13,5 % est un ratio agrégé, pas le taux d'un ménage particulier. Et Eurostat et l'OCDE ne retiennent pas le même salaire moyen de référence : le coin fiscal implicite d'Eurostat est de 44,7 % contre 47,2 % pour l'OCDE. N'utilisez qu'une seule des deux chaînes de bout en bout.

Le même calcul avec les États-Unis, au SMIC et au sommet — et les hypothèses en clair

Le tableau précédent porte sur un cas unique : célibataire sans enfant au salaire moyen. Or le résultat français dépend énormément du niveau de salaire, bien plus qu'ailleurs. Voici les trois cas, hypothèses affichées.

Hypothèses retenues

France — barème de l'impôt sur les revenus 2025 (0 / 11 / 30 / 41 / 45 %, tranche à 45 % au-delà de 180 294 € par part), abattement de 10 % plafonné, CSG 9,20 % dont 6,80 déductible, CRDS 0,50 %, assiette 98,25 % du brut sous 4 plafonds. Cotisations patronales : barème 2026 avec la réduction générale dégressive unique, employeur de plus de 50 salariés, AT/MP au taux moyen.

États-Unis — impôt fédéral 2025 avec déduction standard, impôt d'État (le calcul au salaire moyen retient la moyenne représentative de l'OCDE ; les cas marginaux montrent la Californie et le Texas séparément), FICA 7,65 % de chaque côté avec plafond Social Security à 176 100 $, chômage fédéral et d'État côté employeur.

Consommation — TVA au taux effectif moyen de 13,5 % du TTC en France (recettes rapportées à la consommation) ; sales taxes américaines à environ 4,5 % de la dépense totale (le taux affiché est de l'ordre de 7,5 % mais l'assiette exclut les services, les loyers et souvent l'alimentation). Hypothèse commune : tout le net est consommé — ce qui est faux pour un haut revenu, voir les limites.

Ce que le coin fiscal américain n'inclut pas : l'assurance santé payée par l'employeur, qui n'est ni un impôt ni une cotisation aux États-Unis, alors qu'en France la même couverture passe par la cotisation patronale maladie à 13 % et par la CSG. C'est le correctif indispensable, chiffré plus bas.

Sur 100 € de coût employeurFrance, SMICFrance, salaire moyenFrance, haut revenu (marginal)É.-U., bas salaireÉ.-U., salaire moyenÉ.-U., haut revenu (Californie / Texas)
− cotisations patronales−3,4−26,7−23,2−7,4−7,4−1,4
= salaire brut96,673,381,292,692,698,6
− cotisations salariales−10,9−8,3−0,3−7,1−7,1−2,3
− CSG-CRDS−9,2−7,0−7,9
− impôt sur le revenu−0,6−5,3−33,9−1,9−15,5−36,5
− contribution exceptionnelle sur les hauts revenus−3,0
− impôt d'Étatincl.incl.−13,1 / 0
= net après impôt75,952,836,183,770,046,7 / 59,8
coin fiscalo-social24,1 %47,2 %63,9 %16,3 %30,0 %53,3 / 40,2 %
− TVA ou sales tax−10,2−7,1−4,9−3,8−3,2−2,1 / −2,7
= pouvoir d'achat réel≈ 65,6 €≈ 45,7 €≈ 31,2 €≈ 79,9 €≈ 66,9 €≈ 44,6 / 57,1 €

Sur 100 € de coût employeur, ce qui est prélevé

Célibataire sans enfant au salaire moyen, 2025. La longueur totale est le prélèvement ; les couleurs disent sur quoi il est assis. Unité de compte : un salarié, pas un ménage ni un foyer fiscal.

Cotisations patronalesCotisations salarialesImpôt sur le revenu
coin fiscalo-social, 20250102030405060BelgiqueAllemagneFranceDanemarkMoyenne OCDEÉtats-Unis
Le total français n’est pas le plus élevé — sa composition, oui. La France prélève 47,2 € sur 100, moins que la Belgique et l’Allemagne. Mais 26,7 € passent par les cotisations patronales, le taux le plus élevé de l’OCDE et le double de la moyenne (13,5 €), quand l’impôt sur le revenu n’en prend que 12,2 — avant-dernier rang du panel de comparaison. Le Danemark est le contre-exemple qui tranche : 0,7 € de cotisations patronales, aucune cotisation salariale, 35,1 € d’impôt sur le revenu, pour un prélèvement total inférieur de 11 points au français et une protection sociale d’ampleur comparable. Il n’existe donc aucun lien nécessaire entre le niveau de protection sociale et le niveau des charges assises sur les salaires : c’est un choix de plomberie, pas une contrainte.

OCDE Taxing Wages 2026 (données 2025) ; barèmes Urssaf et Agirc-Arrco 2026 ; barème de l'impôt sur les revenus 2025 ; Eurostat gov_10a_taxag pour le taux effectif de TVA.

Données de la figure
CatégorieCotisations patronalesCotisations salarialesImpôt sur le revenu
Belgique21,411,020,1
Allemagne17,317,814,2
France26,78,312,2
Danemark0,70,035,1
Moyenne OCDE13,58,113,4
États-Unis7,57,115,4
Le niveau n’est pas la singularité — l’assiette l’estSur le total prélevé, la France est troisième d’un panel de neuf : élevée, pas aberrante. Sur les cotisations patronales, elle est première de l’OCDE ; sur l’impôt sur le revenu, huitième sur neuf. Deux conséquences pratiques. D’abord, l’essentiel du prélèvement français est concentré en amont de la fiche de paie, là où le salarié ne le voit pas — ce qui rend le débat sur « ce que je paie » structurellement faussé. Ensuite, comparer des salaires bruts entre pays n’a aucun sens : à coût employeur identique, le brut danois dépasse le brut français de 35 % au seul motif que le Danemark ne prélève presque rien avant le brut. Les seules comparaisons salariales valides portent sur le coût total employeur ou sur le net après impôt.

Trois résultats à retenir.

  1. Au bas de l'échelle, l'écart franco-américain se referme presque. Les allègements généraux ramènent le taux de cotisations patronales à environ 3,5 % au niveau du SMIC, contre 42 % au taux plein. Le coin français au SMIC (24 %) n'est plus qu'à 8 points du coin américain à bas salaire (16 %), alors qu'au salaire moyen l'écart est de 17 points. La progressivité française au bas de l'échelle passe presque entièrement par les cotisations patronales, pas par l'impôt sur le revenu.
  2. Le taux marginal culmine au milieu, pas au sommet. Le coin marginal français atteint 67,6 % entre 2,5 et 4 plafonds, puis redescend à 63,9 % au-delà de huit plafonds (384 480 €), parce que les cotisations patronales retraite et chômage disparaissent plus vite que le taux d'impôt n'augmente. Le taux marginal « nominal » souvent cité — 45 + 4 + 9,7 = 58,7 % — surestime le prélèvement réel, car il ignore la déductibilité de 6,8 points de CSG.
  3. Le coin américain est sous-estimé de 6 à 8 points. Une prime d'assurance santé individuelle payée par l'employeur représente environ 9 à 10 % du coût du travail américain au salaire moyen. Réintégrée, elle porterait le coin élargi de 30 % à environ 36-38 %, ramenant l'écart avec la France de 17 à 9-11 points. Et cette prime est forfaitaire : elle pèse le même montant absolu sur 40 000 $ et sur 400 000 $ de salaire — un prélèvement de fait régressif, l'exact inverse de la CSG déplafonnée.

Taux effectif de cotisations patronales selon le salaire

En % du salaire brut, barème 2026. Axe horizontal en multiples du SMIC.

Cotisations patronales effectives 0,0 10,0 20,0 30,0 40,0 % du salaire brut 1 5 10 15 20 Taux patronal effectif
La courbe est en cloche. Environ 3,5 % au SMIC, elle bondit de 29 points entre 1 et 1,6 SMIC sous l'effet de la dégressivité des allègements, plafonne à 42 % vers 3,5 SMIC, retombe à 38 % au-delà de 4 plafonds de la Sécurité sociale (fin du chômage) puis à 23 % au-delà de 8 plafonds (fin de l'Agirc-Arrco). Et elle tombe à zéro pour un revenu de dividendes ou de plus-values, qui n'est pas un salaire.

Barème calculé par nos soins à partir de la réduction générale dégressive unique (décret du 4 septembre 2025, en vigueur au 1er janvier 2026) et des taux de cotisations patronales de droit commun publiés par l'Urssaf. Le taux effectif est le rapport des cotisations patronales dues au salaire brut, hors accidents du travail et hors régimes conventionnels.

Données de la figure
AbscisseTaux patronal effectif
13,5
1.19920,4
1.530,4
1.59932,6
237,4
2.50141,0
3.00141,7
3.50142,3
6.00242,3
8.78942,3
8.80138,0
17.49938,0
17.60223,2
22.00123,2

Cela répond directement à une objection fréquente — « les hauts revenus contribuent surtout par les charges patronales, les plus élevées d'Europe ». La réponse est en trois temps. Oui en montant : un cadre à 150 000 € de brut génère environ 63 000 € de cotisations patronales contre 5 500 € pour un salarié au SMIC ; c'est pour lui le premier poste de prélèvement, devant l'impôt sur le revenu. Non en taux au-delà de 4 plafonds : le taux effectif décroît, les cotisations patronales sont régressives dans le haut de la distribution salariale. Non au sommet de la distribution des revenus, parce qu'il ne s'agit plus de salaires — voir la question suivante.

OCDE Taxing Wages 2026 (données 2025) ; barèmes Urssaf et Agirc-Arrco 2026 ; barème de l'impôt sur les revenus 2025 ; Eurostat gov_10a_taxag pour le taux effectif de TVA.

LimitesCes chaînes en euros sont des reconstitutions à partir des barèmes, pas des sorties du modèle de l'OCDE. Elles ignorent la prévoyance et la mutuelle obligatoires, le forfait social, la déductibilité de l'épargne retraite, ainsi que les réductions et crédits d'impôt. La ligne TVA du cas « haut revenu » est très surestimée : le taux d'épargne croît fortement avec le revenu, donc à la marge un haut revenu consomme une fraction bien plus faible de son supplément — c'est précisément le mécanisme qui rend la TVA régressive rapportée au revenu. Les taux effectifs de cotisations patronales sont calculés à partir de la formule de la réduction générale dégressive unique et de sources secondaires : l'Urssaf ne publie pas de barème de taux effectifs par niveau de salaire. Les montants d'assurance santé employeur américains n'ont pas pu être vérifiés en source primaire.

La consommation : quels taux de TVA, et quel taux réellement supporté ?

La France a quatre taux : 20 % (normal), 10 % (intermédiaire — restauration, transports, travaux d'amélioration du logement, médicaments non remboursés), 5,5 % (réduit — alimentation, énergie, livres, protections hygiéniques, rénovation énergétique) et 2,1 % (super-réduit — médicaments remboursables, presse).

206,3 Md€Recettes de TVA, 2024
1 527 Md€Consommation des ménages
≈ 15,6 %Taux moyen effectif (base HT)

Le taux moyen effectivement supporté ressort autour de 15,6 % sur une base hors taxe, soit 4,4 points sous le taux normal de 20 % — écart entièrement dû aux taux réduits et aux exonérations.

Comparaison éclairante : l'Allemagne obtient un taux moyen effectif quasi identique (15,5 %) avec un taux normal plus bas (19 %). Elle compense par une assiette nettement plus large — d'où des recettes de TVA de 9,4 % du PIB contre 7,1 % en France. Le taux nominal affiché est un très mauvais indicateur de ce que supporte réellement un ménage.

Eurostat gov_10a_taxag (D211) et nama_10_gdp (P31_S14), 2024. Le taux moyen effectif est un calcul dérivé, non une statistique publiée.

LimitesTrois biais, tous dans le même sens (le vrai taux ménages est plus bas). Le numérateur inclut la TVA payée par les administrations, les secteurs exonérés et l'investissement en logement. Le dénominateur inclut la consommation des touristes. Et une part notable de la consommation des ménages (loyers imputés, santé remboursée, éducation) est hors champ.
Partie 4

Qui paie, et qui reçoit

La répartition de l’effort le long de la distribution des revenus, ce que la redistribution corrige, et le premier poste de la dépense : les prestations sociales.

Qui paie réellement les prélèvements ?

Trois choses à distinguer, souvent mélangées.

1. L'impôt sur le revenu est très concentré

Environ 44 à 45 % des foyers fiscaux sont imposables à l'IR, une proportion en baisse depuis vingt ans. Le décile supérieur en acquitte de l'ordre de 70 à 75 %, et le 1 % le plus riche environ un quart. Barème 2026 : 0 % jusqu'à 11 600 €, puis 11 %, 30 %, 41 % et 45 % au-delà de 181 917 € par part.

2. Mais l'IR ne pèse que 8 % des prélèvements

Sur 1 323 Md€ de prélèvements, l'impôt sur le revenu de l'État représente 112 Md€. La TVA (206 Md€) est acquittée par la quasi-totalité des ménages, y compris non imposables. Les cotisations (482 Md€) concernent tous les salariés. Le système est bien plus contributif pour les ménages modestes que le débat sur « ceux qui paient l'impôt » ne le suggère.

3. Et les hauts revenus contribuent surtout par le travail

C'est un point rarement fait, et il est important. Un cadre à 100 000 € de salaire brut génère, avec des cotisations patronales parmi les plus élevées d'Europe (26,7 points du coût du travail), une contribution au financement de la protection sociale très supérieure à son impôt sur le revenu. Les cotisations employeurs représentent à elles seules 293 Md€, soit 2,6 fois l'IR. Raisonner sur le seul impôt sur le revenu pour dire qui « paie » sous-estime massivement la contribution des salaires élevés.

4. Au sommet, le système redevient régressif

Sur données fiscales 2016 et une définition économique du revenu (incluant les bénéfices non distribués des sociétés détenues), l'IPP mesure un taux global d'imposition d'environ 46 % pour les 0,1 % les plus riches, contre environ 26 % pour les milliardaires. La raison : au sommet, le revenu provient majoritairement de bénéfices d'entreprise non distribués, taxés à l'IS plutôt qu'au barème.

Sur le reste de la distribution, le modèle TAXIPP de l'Institut des politiques publiques, qui répartit la totalité des prélèvements — impôt sur le revenu, CSG, cotisations salariales et patronales, TVA, impôts indirects, impôts sur le capital — donne un profil plat sur presque toute la distribution, puis régressif au sommet :

Taux global de prélèvement, tous prélèvements confondus%
Premier décile≈ 43
Médiane≈ 46
P90-P95 (maximum de la courbe)≈ 47
Centile supérieur≈ 45
Millile supérieur≈ 42

Trois mécanismes produisent cet aplatissement : les cotisations sont partiellement plafonnées et pèsent donc proportionnellement plus sur les bas et moyens revenus ; la CSG à 9,70 % est strictement proportionnelle et écrase la progressivité d'ensemble ; les impôts indirects sont régressifs rapportés au revenu, puisque le taux d'épargne croît avec le revenu. Le décrochage commence vers le 95ᵉ centile.

IPP, « Quels impôts les milliardaires paient-ils ? », 2023 ; Bozio et al., 2018 ; Eurostat gov_10a_taxag ; barème IR service-public.gouv.fr.

5. Les chiffres exacts de la concentration de l'impôt sur le revenu

Revenus de 2024, imposition en 2025Valeur
Foyers fiscaux41,5 millions
Foyers imposables19,6 M — 47 %
Foyers non imposables21,9 M — 53 %
Impôt sur le revenu net92 Md€ (+9,9 %)
Part acquittée par le dernier décile≈ 74 %
Impôt moyen, dernier décile16 395 € (revenu fiscal moyen 65 532 €)
Impôt moyen, centile supérieur73 078 € (213 672 €)
Impôt moyen, millile supérieur312 098 € (916 590 €)
Impôt moyen, premier décile−31 € (crédit d'impôt net)
481 foyers déclarant plus de 9 M€1,94 Md€ au total, soit ≈ 4 M€ chacun — taux effectif 18 %
Par personne, par ménage ou par foyer fiscal ? L’unité change la lecture

Les chiffres de ce chapitre n’ont pas tous la même unité de compte, et confondre deux d’entre elles suffit à inverser une conclusion. Quatre unités circulent.

  • Par habitant — la dépense publique (24 308 €), la dette (50 400 €), les comparaisons européennes par tête. Tout le monde compte pour un, nouveau-nés et retraités compris. C’est la seule unité qui compare des quantités entre pays.
  • Par foyer fiscal — tout ce qui touche à l’impôt sur le revenu, dont le tableau ci-dessus. Un foyer fiscal n’est ni une personne ni un ménage : un couple marié ou pacsé compte pour un foyer, deux concubins pour deux. D’où 41,5 millions de foyers fiscaux pour une population de 68 millions d’habitants. Dire « la moitié des Français ne paient pas d’impôt sur le revenu » est donc doublement inexact : ce sont 53 % des foyers, et ces foyers acquittent la TVA et la CSG comme les autres.
  • Par unité de consommation — les déciles de niveau de vie et les taux de prélèvement par décile. Le revenu du ménage est divisé par un nombre d’unités qui tient compte de sa composition, un ménage de quatre ne coûtant pas quatre fois un ménage d’un. Ce n’est ni par personne, ni par ménage.
  • Sur 100 € de coût employeur — le coin fiscalo-social. L’unité est un salarié, dans une situation type ; un couple à deux salaires est prélevé deux fois sur ce barème.

La règle pratique : avant de comparer deux chiffres de ce dossier, vérifier qu’ils partagent la même unité. Un montant par ménage rapporté à un montant par habitant se trompe d’un facteur voisin de deux ; par foyer fiscal, d’un facteur variable selon la structure des couples.

L'affirmation « les 10 % les plus aisés paient les trois quarts de l'impôt » est donc exacte — 74 % sur les revenus de 2024, 76 % sur ceux de 2023. Mais elle ne porte que sur l'impôt sur le revenu au barème, soit 92 Md€ sur environ 1 272 Md€ de prélèvements obligatoires, c'est-à-dire 7 % du total. Rapportée à l'ensemble des prélèvements, la concentration est très inférieure, comme le montre la courbe TAXIPP ci-dessus. Les deux énoncés — « les riches paient les trois quarts de l'impôt » et « le système est globalement plat » — sont simultanément vrais, parce qu'ils ne parlent pas du même prélèvement.

DGFiP Statistiques n° 41, novembre 2025 (revenus 2024) et n° 32, avril 2025 (revenus 2023) ; IPP, Fiscalité et redistribution en France, 1997-2012, modèle TAXIPP.

LimitesLe profil TAXIPP simule le système de 2010 — avant la barémisation des revenus du capital de 2013, avant la suppression de l'impôt de solidarité sur la fortune et le prélèvement forfaitaire unique de 2018, avant la suppression des cotisations salariales maladie et chômage de 2018. Il ne décrit pas le système actuel, et il n'existe pas de mise à jour publique de la courbe complète. Par ailleurs, il suppose que les cotisations patronales sont intégralement supportées par le salarié, hypothèse contestée : selon celle qu'on retient, la forme de la courbe change substantiellement.

Combien chaque décile paie-t-il, en taux et en milliards ?

Les profils de taux ne disent rien des masses. Voici les deux, sur la même base : la répartition par l'Insee de la totalité des prélèvements — cotisations employeurs comprises, TVA comprise, impôts de production compris — entre les dix déciles de niveau de vie.

Masse prélevée par décile de niveau de vie

En milliards d'euros, 2023. Tous prélèvements confondus, cotisations et impôts indirects inclus.

Cotisations socialesImpôts sur le revenu et le patrimoineImpôts sur la production et la consommation
milliards d'euros prélevés, 2023 0 200 400 D1 29 D2 41 D3 56 D4 72 D5 86 D6 101 D7 121 D8 149 D9 191 D10 423
Le dernier décile acquitte 423 Md€ sur 1 271, soit un tiers du total — davantage que les cinq premiers déciles réunis (285 Md€). Mais la composition bascule complètement : chez les 10 % les plus aisés, les impôts sur le revenu et le patrimoine (186 Md€) dépassent les cotisations (164 Md€), alors qu'au premier décile ils pèsent 5 Md€ contre 18 Md€ d'impôts indirects. Les 20 % les plus aisés paient 48 % de tous les prélèvements ; les 20 % les plus modestes, 5,6 %.

Calcul par nos soins à partir de l'Insee, La redistribution monétaire (France, portrait social 2025) et Insee Analyses n° 88 (La redistribution élargie), données 2023. Périmètre : ensemble des prélèvements — cotisations sociales, impôts directs, impôts sur la production et la consommation — rapportés au revenu primaire élargi de chaque décile. Les masses en milliards sont obtenues en appliquant les taux publiés aux revenus primaires élargis par décile.

Données de la figure
CatégorieCotisations socialesImpôts sur le revenu et le patrimoineImpôts sur la production et la consommation
D15,95,218,3
D214,94,721,3
D322,38,126,0
D431,011,329,8
D539,214,332,6
D645,318,637,0
D757,223,540,7
D871,132,545,8
D991,947,252,2
D10164,2185,772,8

Le taux de prélèvement, décomposé

En % du revenu primaire élargi du décile, 2023.

Cotisations socialesImpôts sur la production et la consommation
% du revenu primaire élargi, 2023 0 20 40 60 D1 21,9 67,8 D2 25,8 36,9 D3 25,5 29,7 D4 26,3 25,3 D5 27,6 22,9 D6 27,2 22,2 D7 28,4 20,2 D8 28,6 18,4 D9 29,0 16,5 D10 22,9 10,1
Voilà pourquoi le système paraît plat. Les cotisations forment un plateau presque parfait entre 22 % et 29 % du revenu, avec un décrochage au dernier décile (22,9 %) dû au déplafonnement incomplet. Et les impôts sur la production et la consommation sont massivement régressifs : 67,8 % du revenu primaire au premier décile contre 10,1 % au dernier — un rapport de 1 à 7 en sens inverse du revenu.

Mêmes sources et même périmètre que le graphique précédent : Insee, La redistribution monétaire et Insee Analyses n° 88, données 2023. Le dénominateur est le revenu primaire élargi, qui inclut les revenus du capital non distribués — ce choix de dénominateur explique l'essentiel de la forme de la courbe au premier et au dernier décile.

Données de la figure
CatégorieCotisations socialesImpôts sur la production et la consommation
D121,967,8
D225,836,9
D325,529,7
D426,325,3
D527,622,9
D627,222,2
D728,420,2
D828,618,4
D929,016,5
D1022,910,1
2023D1D2D3D4D5D6D7D8D9D10Total
Revenu primaire élargi, Md€2758881181421672012493177182 083
Prélèvements, Md€29415672861011211491914231 271
Prestations monétaires, Md€37505555575960636887592
Transferts en nature, Md€89968383727271636552745
Solde net+97+105+82+66+43+30+10−23−58−284+66
Prélèvements par unité de consommation, €6 4008 80011 90015 10018 20021 50025 70031 70041 10089 80027 000

Le point de bascule est entre le septième et le huitième décile. Jusqu'à D7 inclus, un ménage reçoit davantage — prestations monétaires plus services publics en nature — qu'il ne verse. À partir de D8, il verse davantage. Le dernier décile est contributeur net à hauteur de 284 Md€ par an.

Trois lectures, toutes exactes, à ne pas confondre. « Les 10 % les plus aisés paient les trois quarts de l'impôt sur le revenu » — vrai, mais l'impôt sur le revenu ne pèse que 7 % des prélèvements. « Le dernier décile acquitte un tiers de tous les prélèvements » — vrai aussi, et c'est la mesure la plus complète. « Le taux de prélèvement est presque plat » — vrai également, parce que le dernier décile concentre 34 % des revenus primaires : il paie un tiers des prélèvements parce qu'il perçoit un tiers des revenus.

Insee Analyses n° 118 et 119, Revenus des ménages élargis à l'ensemble de l'économie en 2023, comptes nationaux distribués, base 2020.

Limites, et elles sont sérieuses

Le taux du premier décile dépasse 100 % (109,3 %) et ce n'est pas une erreur : les déciles sont classés sur le niveau de vie après redistribution élargie, si bien que D1 concentre des personnes à revenu primaire quasi nul — retraités, inactifs — qui acquittent malgré tout TVA et CSG. Ce taux n'est donc pas comparable au « taux de prélèvement » au sens du modèle TAXIPP, qui rapporte les prélèvements au revenu primaire d'actifs classés sur ce même revenu.

Le dénominateur est le revenu primaire élargi, un concept de comptabilité nationale — d'où un taux moyen de 61 % qui n'a rien à voir avec le taux de prélèvements obligatoires de 43 % du PIB : les périmètres diffèrent au numérateur comme au dénominateur.

Surtout, la répartition de l'impôt sur les sociétés et des impôts de production entre déciles repose sur des hypothèses d'incidence fortes — l'impôt sur les sociétés est attribué aux détenteurs de capital, les impôts de production sont supposés répercutés dans les prix. Changer d'hypothèse déplace des masses importantes, surtout au premier et au dernier décile. De même, les cotisations employeurs sont ici imputées aux salariés, le revenu de référence étant en « super-brut ».

Enfin, la ventilation du poste « production et consommation » entre TVA, accises et impôts de production n'est pas publiée par décile : ce bloc de 377 Md€ ne doit pas être présenté comme « la TVA », qui n'en représente qu'un peu plus de la moitié.

La TVA est-elle régressive ?

C'est l'objection classique au tableau précédent, et la réponse dépend entièrement de ce à quoi on rapporte la TVA.

TVA acquittée, rapportée à…D1D10Verdict
…au revenu disponible (taux d'effort)12,5 %4,7 %Nettement régressive — rapport de 2,7 à 1
…à la consommation hors loyers (taux apparent)12,6 %13,4 %Légèrement progressive
…à la consommation, loyers inclus9,3 %10,6 %Légèrement progressive

Les deux constats sont exacts et ne se contredisent pas. Rapportée à ce qu'elle taxe — la consommation —, la TVA française est très légèrement progressive : les ménages aisés consomment davantage de biens taxés au taux normal, les modestes davantage d'alimentation à 5,5 %. La régressivité vient donc entièrement du fait que le taux d'épargne croît avec le revenu : le premier décile consomme la totalité de son revenu, le dernier en épargne une part importante, qui échappe mécaniquement à la taxation de la consommation cette année-là.

Ce que cela implique pour le débat. Dire que « la TVA frappe les pauvres » est exact au sens du taux d'effort. Mais la structure des taux réduits ne fait pas la régressivité — elle la corrige légèrement. Un débat sur les taux réduits de TVA n'est donc pas un débat sur la progressivité du système : il porte sur environ un point d'écart, quand le mécanisme d'épargne en produit huit.

B. Boutchenik, Les effets redistributifs de la TVA, rapport particulier pour le Conseil des prélèvements obligatoires, 2015.

LimitesCes chiffres reposent sur l'enquête Budget de famille 2011, recalée sur les agrégats de 2013 et la législation de 2014. Ils n'ont pas été actualisés publiquement depuis. Seules les deux bornes (D1 et D10) du taux d'effort sont publiées en toutes lettres ; les déciles intermédiaires ne figurent que dans un graphique. Et l'argument de l'épargne a une limite temporelle : l'épargne finit par être consommée, ou transmise — mesurée sur un cycle de vie complet plutôt que sur une année, la régressivité de la TVA est nettement plus faible.

« Les bénéfices d'une société n'appartiennent pas à ses actionnaires » — l'objection est juste, et elle ne clôt pas le débat

L'affirmation selon laquelle, tout en haut de la distribution, le revenu provient de bénéfices non distribués appelle une objection juridique sérieuse : les bénéfices mis en réserve appartiennent à la société, personne morale distincte, et un dirigeant qui puiserait dans la trésorerie sociale pour ses dépenses personnelles commettrait un délit. C'est exact. Il faut donc être précis sur ce que l'objection réfute et ce qu'elle ne réfute pas.

Le fait juridique : l'objection est fondée

La société commerciale a la personnalité morale et un patrimoine propre. L'associé n'a sur les bénéfices qu'un droit de créance conditionnel, qui ne devient exigible qu'à la décision de distribution votée en assemblée générale. Tant que le bénéfice est en réserve, l'actionnaire n'en est pas propriétaire et ne peut pas en disposer. L'usage des biens ou du crédit de la société contraire à l'intérêt social, à des fins personnelles, est réprimé comme abus de biens sociaux — articles L. 241-3 du code de commerce pour les sociétés à responsabilité limitée et L. 242-6 pour les sociétés anonymes, avec des peines aggravées lorsque l'infraction passe par des comptes ou des structures à l'étranger.

Le fait économique : il ne s'agit pas de puiser dans la caisse

Le mécanisme décrit par les économistes n'est pas un détournement, c'est un report. Une société réalise 100 de bénéfice, paie 25 d'impôt sur les sociétés, met 75 en réserve. Les capitaux propres augmentent de 75, la valeur de l'entreprise augmente d'autant, et le patrimoine de l'actionnaire s'accroît de 75 sans qu'aucun impôt personnel ne soit dû. L'imposition personnelle est différée jusqu'à la distribution ou la cession — et peut, dans certains cas, ne jamais intervenir.

Ce qui rend l'objection juridique moins décisive qu'elle n'en a l'air, c'est le cas particulier — statistiquement dominant au sommet — de la holding patrimoniale contrôlée : l'actionnaire y est lui-même l'organe qui décide de ne pas distribuer. La non-distribution n'est plus une contrainte subie, c'est un choix, et la valeur immobilisée reste mobilisable par des voies parfaitement légales :

VoieMécanismeCoût fiscal
Régime mère-filleDétention d'au moins 5 % pendant 2 ans : les dividendes remontent à la holding exonérés d'impôt sur les sociétés, hors quote-part de frais et charges de 5 %≈ 1,25 % du dividende
Intégration fiscaleDétention d'au moins 95 % : consolidation des résultats, quote-part ramenée à 1 %≈ 0,25 %
Cession de titresVente, plus-value taxée au prélèvement forfaitaire unique30 %
Apport-cession (art. 150-0 B ter)Apport des titres à une holding contrôlée : report d'imposition de la plus-value. La holding revend ensuite quasiment sans plus-valuereport, potentiellement définitif
Donation avant cessionLa donation purge la plus-value latente : le donataire reprend comme prix de revient la valeur retenue pour les droits de mutation et revend sans plus-value taxabledroits de donation seuls
Emprunt garanti par les titresNantissement et emprunt : de la liquidité sans fait générateur fiscal, un emprunt n'étant pas un revenuaucun impôt personnel

Ce que mesure réellement l'étude de l'IPP

L'Institut des politiques publiques rattache les bénéfices non distribués des sociétés contrôlées — seuil de 10 % du capital, avec remontée en cascade des holdings — au revenu économique du foyer, et rapporte à ce revenu l'ensemble des impôts, impôt sur les sociétés compris. Résultat, sur données 2016 :

FractileTaux effectif rapporté au revenu économique
P99 – P99,9≈ 46 % (maximum de la courbe)
Millile supérieur≈ 40 %
Top 0,01 % — 3 780 foyers≈ 32-33 %
Top 0,001 % — 378 foyers≈ 28-30 %
Les 75 foyers les plus riches≈ 26 %

Attention à une confusion très répandue : le chiffre de « 2 % » qui circule ne désigne pas le taux d'imposition des milliardaires. Il désigne la part de l'impôt sur le revenu et de l'impôt sur la fortune pris isolément dans leur revenu économique. Leur taux effectif global est d'environ 26 %, et il est presque entièrement constitué d'impôt sur les sociétés.

L'argument inverse, honnêtement

Les bénéfices non distribués ne sont pas exonérés : ils supportent l'impôt sur les sociétés à 25 % avant d'être mis en réserve. Le taux cumulé théorique, si le bénéfice est distribué, atteint 47,5 % (25 % d'impôt sur les sociétés, puis 30 % de prélèvement forfaitaire sur le solde), soit 50,5 % avec la contribution exceptionnelle et environ 57 % sur option pour le barème. C'est au-dessus du taux marginal du barème.

Le litige ne porte donc pas sur l'existence d'une imposition, mais sur trois questions distinctes : le moment — différer 22,5 points de prélèvement pendant vingt ans à 5 % de rendement en réduit la charge réelle d'environ 60 % ; la probabilité de réalisation — donation avant cession, transmission au décès et emprunt garanti permettent que la seconde couche n'intervienne jamais ; et le taux effectif constaté — 26 % mesuré contre 47,5 % théoriques.

Ce qui a changé depuis. La loi de finances pour 2025 a créé une contribution différentielle sur les hauts revenus, garantissant un taux minimal de 20 % au-delà de 250 000 € de revenu fiscal (500 000 € pour un couple), reconduite en 2026 ; rendement attendu 1,5 à 2 Md€, évaluation de l'IPP plus prudente à 1,2 Md€. Mais elle est assise sur le revenu fiscal : elle corrige l'écart entre le prélèvement forfaitaire et le barème pour les revenus déjà distribués, et ne touche pas les bénéfices non distribués des holdings, qui n'entrent pas dans cette assiette.

Code de commerce, art. L. 241-3 et L. 242-6 ; code général des impôts, art. 145, 216, 223 A et 150-0 B ter ; IPP, Note n° 92, Quels impôts les milliardaires paient-ils ?, juin 2023, version actualisée mai 2025 ; loi n° 2025-127 du 14 février 2025, art. 10 ; Sénat, rapport général PLF 2026.

LimitesL'étude de l'IPP porte sur la seule année 2016 : ni la suppression de l'impôt de solidarité sur la fortune, ni le prélèvement forfaitaire unique, ni la baisse de l'impôt sur les sociétés à 25 %, ni la contribution différentielle ne sont captés. Ses auteurs signalent eux-mêmes que la qualification des bénéfices non distribués comme revenu est spéculative, puisqu'elle suppose une réalisation future qui peut ne pas intervenir. Le seuil de contrôle de 10 % est conventionnel. L'étude exclut la TVA et les impôts de production, ce qui aurait aplati la courbe par le bas. Enfin, le Conseil constitutionnel a jugé en 2012 que la taxation du patrimoine ne peut porter que sur des revenus dont le contribuable dispose librement — c'est exactement l'objection, portée au niveau constitutionnel. Les références d'articles du code de commerce et les conditions du report d'imposition sont données sous réserve de vérification sur Legifrance et au bulletin officiel des finances publiques, ces sites n'ayant pas été accessibles lors de la collecte.

Qui bénéficie de la redistribution, et de combien ?

2024Avant redistributionAprès redistribution
10 % les plus modestes (D1)4 710 €11 960 €
20 % les plus modestes (Q1)9 090 €14 100 €
20 % les plus aisés (Q5)74 980 €58 690 €
10 % les plus aisés (D10)99 300 €74 410 €
Rapport interdécile D10/D121,16,2
Rapport interquintile Q5/Q18,34,2

Montants moyens par unité de consommation : prélèvements −5 240 €, prestations +1 770 €. La réduction des inégalités vient à 59,7 % des prestations sociales et à 40,3 % des prélèvements directs (dont 31,7 points pour le seul impôt sur le revenu).

En intégrant les services publics en nature (santé, éducation), cette « redistribution élargie » améliore le niveau de vie de 57 % de la population, avec un effet sur les inégalités environ deux fois plus ample que la seule redistribution monétaire.

Insee, France, portrait social 2025, fiche 20 ; Insee Analyses n° 88.

LimitesChamp : France métropolitaine, hors étudiants et ménages à revenu négatif. Cette restriction relève mécaniquement le bas de la distribution — la série Insee « niveau de vie moyen par décile », de champ plus large, donne 9 960 € pour D1 au lieu de 11 960 €. Ne pas mélanger les deux séries.

Les prestations sociales, poste par poste : retraites, santé, chômage, RSA

C'est le premier poste de la dépense publique et celui qui a le plus gonflé depuis cinquante ans. Avant de le décomposer, il faut régler un piège de périmètre qui vaut près de 200 milliards d'euros.

Deux totaux, tous les deux exacts

« Les prestations sociales représentent 25 % du PIB » et « elles représentent 32 % du PIB » sont deux affirmations vraies qui ne mesurent pas la même chose. Les comptes de la protection sociale de la DREES couvrent tous les régimes qui versent des prestations, publics comme privés collectifs ; la comptabilité nationale ne retient que les prestations versées par les administrations publiques.

2024Montant% du PIBProducteur
Prestations sociales, comptes de la protection sociale932,5 Md€31,9 %DREES, CPS édition 2025
Dépenses totales de protection sociale (prestations + gestion + divers)982,2 Md€33,6 %DREES, CPS 2025
Prestations sociales des administrations publiques747,6 Md€≈ 25,6 %Insee, comptes nationaux
Dépenses publiques totales1 670,2 Md€57,1 %Insee, 2024

Rapporté à la population, cela fait 13 650 € de prestations par habitant et par an au périmètre le plus large. Le reste de cette fiche utilise le périmètre DREES, le seul qui permette une ventilation fine par risque.

Les prestations sociales par risque

France, 2024, en milliards d'euros. Deux risques font 82 % du total.

milliards d'euros, 20240200400Vieillesse et survie426,7Santé (maladie, invalidité, AT-MP)338,9Famille65,8Emploi et chômage51,1Pauvreté et exclusion34,0Logement16,1
Vieillesse et santé pèsent 765,6 Md€ sur 932,5. Les postes qui occupent le débat public — RSA, chômage, logement — représentent ensemble 101,2 Md€, soit 10,9 % du total. Toute économie substantielle sur la protection sociale passe nécessairement par les retraites ou par la santé.

DREES, La protection sociale en France et en Europe, comptes de la protection sociale, édition 2025, données 2024, fiches 05 à 11.

Données de la figure
Catégorieb1
Vieillesse et survie426,7
Santé (maladie, invalidité, AT-MP)338,9
Famille65,8
Emploi et chômage51,1
Pauvreté et exclusion34,0
Logement16,1
RisqueMontant 2024% du total% du PIB€ / habitantÉvolution 2024/2023
Vieillesse et survie426,7 Md€45,8 %14,6 %6 250 €+6,5 %
Santé338,9 Md€36,3 %11,6 %4 950 €+4,0 %
— dont maladie277,9 Md€29,8 %9,5 %+3,8 %
— dont invalidité53,8 Md€5,8 %≈ 1,8 %+5,2 %
— dont accidents du travail et maladies professionnelles7,2 Md€0,8 %≈ 0,25 %+4,2 %
Famille65,8 Md€7,1 %2,3 %950 €+4,7 %
Emploi et chômage51,1 Md€5,5 %1,8 %750 €+3,8 %
Pauvreté et exclusion34,0 Md€3,6 %1,2 %500 €−3,3 %
Logement16,1 Md€1,7 %0,5 %250 €+1,9 %
Total932,5 Md€100 %31,9 %13 650 €+4,8 %
LimitesPiège de classement à signaler systématiquement : dans la nomenclature DREES et SESPROS, l'AAH (13,8 Md€) est classée dans le risque invalidité, donc dans la santé, et non dans « pauvreté-exclusion ». Le risque pauvreté et exclusion (34 Md€) est un risque résiduel : il ne contient ni l'AAH, ni les aides au logement, ni le minimum vieillesse. Toute affirmation du type « les minima sociaux coûtent X » doit préciser lequel de ces agrégats elle utilise.

Le détail de chaque risque

Vieillesse et survie — 426,7 Md€MontantPart du risque
Droits directs (pensions de retraite)352,2 Md€82,6 %
Droits dérivés (réversion)40,9 Md€9,6 %
Dépendance et perte d'autonomie11,2 Md€2,6 %
Minimum vieillesse et ASPA4,9 Md€1,2 % (+9,3 %)
17,3 MPersonnes percevant une pension de droit direct
18,2 MRetraités au total, droit direct ou dérivé
1 705 €Pension brute moyenne mensuelle
63 a. 7 m.Âge médian de départ au régime général
−25 %Écart femmes-hommes, réversion incluse (−36 % sur les droits directs seuls)
Santé — 338,9 Md€MontantÉvolution
Soins de santé (prestation en nature)211,5 Md€+3,3 %
Indemnités journalières (en espèces)16,8 Md€+7,5 % — le poste le plus dynamique
Médico-social personnes âgées16,2 Md€+5,0 %
Accueil, accompagnement et hébergement du handicap19,2 Md€
AAH13,8 Md€+8,8 % — effet de la déconjugalisation
Pensions et rentes d'invalidité9,7 Md€
Prestation de compensation du handicap2,4 Md€
Pensions et rentes accidents du travail5,9 Md€
Famille — 65,8 Md€MontantBénéficiaires
Allocations familiales13,8 Md€4 955 000 foyers
Aide sociale à l'enfance11,1 Md€
Crèches et modes d'accueil (en nature)7,5 Md€
Accueil du jeune enfant (PAJE)7,3 Md€1 837 000
Maternité4,5 Md€
Allocation de rentrée scolaire2,2 Md€2 951 000
Emploi et chômage — 51,1 Md€MontantEffectif mensuel moyen
Indemnisation du chômage45,6 Md€ (89,1 %)
— allocation de retour à l'emploi (ARE)32,9 Md€2 455 000
— allocation de solidarité spécifique (ASS) et prestations d'État1,8 Md€254 000
— allocation de sécurisation professionnelle1,7 Md€ (+34,0 %)62 000
Insertion et réinsertion professionnelle5,6 Md€ (−6,2 %)
— aides à la formation de France Travail0,9 Md€ (−29,0 %)
Pauvreté, exclusion et logement — 50,1 Md€MontantBénéficiairesMontant moyen
RSA12,0 Md€1 835 000 foyers563 €/mois
Prime d'activité10,6 Md€4 652 000 foyers≈ 190 €/mois
Bourses de l'enseignement supérieur2,6 Md€
Prestations des CCAS et CIAS2,5 Md€
Chèque énergie0,8 Md€ (−51,7 %)
APL7,1 Md€2 676 000
ALS5,5 Md€2 303 000
ALF3,3 Md€836 000
Total aides au logement16,1 Md€5 815 000≈ 231 €/mois

DREES, comptes de la protection sociale, édition 2025, données 2024, fiches 05 à 11 ; CNAF, données au T3 2025 pour le montant moyen de RSA ; Unédic, indicateurs de mai 2025. Les montants moyens des aides au logement et de la prime d'activité sont nos calculs (montant total divisé par le nombre de bénéficiaires et par douze) : la DREES ne les publie pas sous cette forme.

Deux remarques sur la dynamique 2024. La baisse de 3,3 % du risque pauvreté-exclusion ne traduit pas une baisse de la pauvreté : elle s'explique très largement par l'extinction du chèque énergie. Et le risque logement est le seul en recul structurel — six années consécutives de repli avant 2023, effectifs toujours en baisse, part du PIB tombée à 0,5 %.

Espèces ou nature : la variable qui rend les comparaisons trompeuses

Un pays qui rembourse des soins (prestation en nature) et un pays qui verse une indemnité (prestation en espèces) n'apparaissent pas de la même façon dans les statistiques de transferts, alors que le service rendu au ménage peut être identique. Dans l'UE-27, 64,7 % des prestations sont versées en espèces et 35,3 % en nature.

Donnée manquanteAucune fiche de la DREES ne publie l'agrégat espèces / nature pour l'ensemble des prestations françaises. En additionnant les postes explicitement en nature — soins de santé 211,5 Md€, hébergement du handicap 19,2, médico-social personnes âgées 16,2, aide sociale à l'enfance 11,1, crèches 7,5, aide au travail 3,4 — on obtient une borne inférieure de 269 Md€, soit au moins 29 % du total. L'ordre de grandeur défendable est de 30 à 35 % en nature, soit un profil proche de la moyenne européenne. Nous ne pouvons pas être plus précis sans la table détaillée. Ce que cela implique pour le débat : la France n'est pas un pays de transferts monétaires exceptionnellement élevés — son écart avec ses voisins vient largement du remboursement des soins, qui est un service, pas un chèque.

Le résultat le plus important de la comparaison européenne

Prestations sociales rapportées au PIB

2024. La France est deuxième de l'Union.

prestations sociales, % du PIB, 20240102030Finlande32,5France31,9Allemagne29,8Italie28,3UE-2727,3

DREES / Eurostat, base SESPROS, données 2024, fiche 12.

Données de la figure
Catégorieb1
Finlande32,5
France31,9
Allemagne29,8
Italie28,3
UE-2727,3

Les mêmes prestations, par habitant en parité de pouvoir d'achat

2024. Le classement s'inverse.

prestations sociales, euros PPA par habitant, 2024 0 5 000 10 000 15 000 Allemagne 16 000 France 13 620 UE-27 12 190 Italie 12 056
La France est 2e de l'UE en part du PIB mais derrière l'Allemagne par habitant — 13 620 € contre 16 000 €, soit 15 % de moins. L'Allemagne dépense moins en part de richesse et nettement plus par personne, parce que son PIB par habitant est plus élevé. Dire « la France est championne des dépenses sociales » est vrai en % du PIB et faux en niveau de protection servi par habitant. Le % du PIB mesure autant la faiblesse du dénominateur que la générosité du numérateur.

DREES / Eurostat, base SESPROS, données 2024, fiche 12. Les valeurs Pays-Bas, Suède et Danemark n'ont pas pu être extraites avec la précision requise et ne figurent pas ici.

Données de la figure
Catégorieb1
Allemagne16 000
France13 620
UE-2712 190
Italie12 056
Structure des prestations, 2024FranceAllemagneItalieUE-27
Vieillesse et survie46 %51 %> 50 %47 %
Maladie30 %27 %22 %30 %
Autres risques24 %≈ 22 %≈ 28 %23 %

La structure française est remarquablement proche de la moyenne européenne. C'est le niveau qui diffère, pas la répartition.

Le chiffre qui contredit la lecture en % du PIB

Les retraites françaises pèsent 14,6 % du PIB contre 12,8 % pour l'UE-27. Mais rapportées au nombre de personnes concernées, en euros PPA par personne de 65 ans et plus, les écarts s'effacent presque entièrement : France 29 100 €, Allemagne 29 200 €, Italie 29 700 €, Pays-Bas 30 700 €, UE-27 26 500 €. La France n'est pas plus généreuse par retraité que ses voisins ; elle a simplement plus de retraités relativement à sa population active, et un départ plus précoce. Complément : le niveau de vie relatif des seniors français est de 0,94 contre 0,90 dans l'UE-27 et 0,82 en Suède.

Limites de comparabilité, signalées par la DREES elle-mêmeQuatre réserves qui invalident les comparaisons naïves. (1) Brut contre net : les prestations sont enregistrées avant impôts. Les pensions sont fortement imposées au Danemark et aux Pays-Bas, peu en France — à prestation nette identique, le pays qui impose ses retraites affiche une dépense brute plus élevée. (2) Les dépenses fiscales sont exclues : seuls les crédits d'impôt sont comptés, pas les déductions ni les exonérations, ce qui pénalise les pays qui aident par la dépense. (3) Prestations multi-objectifs : une même prestation peut être classée en « famille » dans un pays et en « pauvreté » dans un autre. (4) Frontière avec l'éducation : la scolarisation en maternelle est comptée en éducation en France — donc exclue — et en prestation famille ailleurs, ce qui sous-estime structurellement la dépense famille française. Enfin, ne jamais croiser l'agrégat Eurostat « pensions » (14,6 % du PIB pour la France en 2023) avec le « vieillesse-survie » de la DREES (14,6 % en 2024) : la coïncidence numérique est fortuite, les périmètres diffèrent.

Vieillissement mécanique ou extension des droits ?

La distinction est essentielle et rarement faite proprement. Ce que les sources permettent de trancher :

  1. Le vieillissement n'explique qu'une fraction de la hausse. Les retraités de droit direct progressent de +0,7 % par an et la pension brute moyenne de +0,8 % : combinés, ces deux effets font environ 1,5 %, alors que les prestations vieillesse ont progressé de +6,5 % en 2024. Le reste vient de la revalorisation (indexation sur une inflation forte en 2023-2024) et de l'effet de noria — les nouveaux retraités liquident des pensions plus élevées que celles des décédés.
  2. Trois extensions de droits sont mesurables. La déconjugalisation de l'AAH est le cas le plus net (+8,8 %, sans composante démographique) ; le minimum vieillesse progresse de +9,3 % sous l'effet de revalorisations discrétionnaires et d'un recours accru ; les indemnités journalières maladie augmentent de +7,5 %, poste le plus dynamique de la santé.
  3. Une part de la baisse apparente du ratio est un pur effet de dénominateur. Le ratio est passé de 35,5 % du PIB en 2020 à 31,9 % en 2024, mais le PIB nominal a bondi avec l'inflation de 2022-2023 pendant que les prestations étaient revalorisées avec retard. Le ratio a baissé sans qu'aucune dépense soit réduite. Et en 2024 il repart à la hausse (+0,4 point), comme dans l'ensemble de l'UE-27 (+0,6 point).
Donnée manquanteAucune décomposition officielle démographie / revalorisation / effet de noria pour 2024 n'a pu être récupérée. Le COR publie ce type de décomposition mais elle n'était pas accessible. De même, la cause de la dynamique des indemnités journalières — vieillissement des actifs, santé mentale, allongement des carrières, relâchement du contrôle — est activement débattue et non tranchée par les documents consultés. Enfin, la série longue des prestations en % du PIB n'est disponible en valeurs explicites que pour 1959 (14,8 %), 2020 (35,5 %) et 2024 (31,9 %) : les points intermédiaires sont des lectures de graphique et ne doivent pas être cités au dixième.

Que rapporterait la « taxe Zucman », et qu’est-ce que ça couvre du déficit ?

Un impôt plancher de 2 % sur le patrimoine au-delà de 100 M€, visant environ 1 800 foyers fiscaux. Le débat public a porté sur son rendement, et l’écart entre les chiffrages est le plus large qu’on rencontre dans ce dossier : de 20 Md€ à une perte nette, pour la même mesure.

Qui chiffreRendement annuelPart des 152,5 Md€ de déficitHypothèse déterminante
Gabriel Zucman, fourchette haute25 Md€16,4 %Assiette pleine, réaction des contribuables supposée faible
Gabriel Zucman, chiffre le plus cité20 Md€13,1 %2 % sur le patrimoine au-delà de 100 M€, environ 1 800 foyers
Gabriel Zucman, fourchette basse15 Md€9,8 %Même assiette, évitement partiel
Sept économistes, tribune Le Monde≈ 5 Md€3,3 %« Pour 1 € prélevé mécaniquement, seul 0,25 € se traduit en recettes »
Ministère de l’Économie, pré-rapport de juin 2025≈ 4 Md€2,6 %Assiette resserrée, comportements intégrés
Variante gouvernementale : 0,5 % hors actifs professionnels≈ 2 Md€1,3 %Taux quatre fois plus bas, outil de travail exclu
Collectif « Trop c’est trop » (acteur engagé)−10 à −20 Md€perte netteExil fiscal coûtant 1,3 à 1,8 point de PIB
Pour mémoire, charge annuelle de la dette≈ 65 Md€42,6 %Le repère qui situe l’ordre de grandeur

Gabriel Zucman, proposition d’impôt plancher de 2 % sur les patrimoines supérieurs à 100 M€ (environ 1 800 foyers fiscaux), et travaux associés de l’Institut des politiques publiques sur le taux d’imposition effectif des centimillionnaires et des milliardaires.

Tribune de sept économistes — dont Philippe Aghion et Antoine Lévy — dans Le Monde, contestant le rendement annoncé : selon eux, « pour 1 € prélevé mécaniquement, seul 0,25 € se traduit en recettes » une fois les ajustements de comportement pris en compte.

Ministère de l’Économie et des Finances, pré-rapport de juin 2025 sur l’imposition minimale des hauts patrimoines, et variante gouvernementale d’un impôt minimal différentiel de 0,5 % hors actifs professionnels.

Étude du collectif patronal « Trop c’est trop », concluant à une perte fiscale nette de 10 à 20 Md€ sous l’hypothèse d’un exil des entrepreneurs coûtant 1,3 à 1,8 point de PIB. Acteur engagé du débat, cité pour borner la fourchette basse, pas comme producteur de statistique.

L’écart de 1 à 4 tient à une seule hypothèse

Toutes ces estimations partent de la même assiette. Ce qui les sépare, c’est la réaction supposée des contribuables : transformation de la détention, donation, changement de résidence fiscale. Les sept économistes l’énoncent crûment — « pour 1 € prélevé mécaniquement, seul 0,25 € se traduit en recettes ». Personne ne dispose d’un contrefactuel : la France n’a jamais appliqué d’impôt plancher sur le patrimoine, et les comparaisons étrangères portent sur des dispositifs de seuils et d’assiettes différents.

La dernière ligne du tableau vient d’un acteur engagé du débat, pas d’un producteur de statistique. Elle est citée pour borner la fourchette, symétriquement aux 25 Md€ des promoteurs, et son hypothèse d’exil — 1,3 à 1,8 point de PIB — n’est pas mesurée.

Ce que ça représente rapporté au déficit

Le déficit public 2025 s’établit à 152,5 Md€, soit 5,1 % du PIB. Même retenu à son chiffrage le plus favorable, l’impôt en couvrirait un huitième ; au chiffrage de Bercy, un trentième. Le repère le plus parlant est ailleurs : 20 Md€, c’est environ un tiers de la charge annuelle de la dette.

Une mesure de répartition, pas de redressementLe chapitre « Dette et déficit » établit que la quasi-totalité du déficit français est structurelle. Une recette nouvelle de 5 à 20 Md€ déplace le niveau du déficit, pas sa pente : elle ne referme aucun écart structurel, quel que soit le chiffrage retenu. C’est un argument de justice fiscale, dont les mérites se discutent comme tels — pas un instrument de retour à l’équilibre, et le présenter comme tel des deux côtés du débat est une erreur de catégorie.

Où en est le texte

Rejeté au Sénat en juin 2025 (129 pour, 188 contre), puis à l’Assemblée nationale le 31 octobre 2025 lors de l’examen du budget 2026 (172 pour, 228 contre), et de nouveau au Sénat. La loi de finances pour 2026, promulguée le 19 février 2026 après engagement de responsabilité, retient à la place deux dispositifs bien plus étroits : la pérennisation de la contribution différentielle sur les hauts revenus — environ 1,5 Md€ attendus, rendement effectif inférieur — et une taxe de 20 % sur les biens de luxe logés dans certaines holdings patrimoniales, là où le projet initial visait 2 % sur une assiette large.

Comptes rendus parlementaires : rejet au Sénat en juin 2025 (129 pour, 188 contre), rejet à l’Assemblée nationale le 31 octobre 2025 lors de l’examen du budget 2026 (172 pour, 228 contre), puis nouveau rejet au Sénat. La loi de finances pour 2026, promulguée le 19 février 2026 après engagement de responsabilité, retient à la place la pérennisation de la contribution différentielle sur les hauts revenus et une taxe de 20 % sur les biens de luxe logés dans certaines holdings patrimoniales.

Mis à jour : 2026-08