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CHIFFRES POUR 2027
Thème 02

Dette et déficit

La quasi-totalité du déficit français est structurelle. Aucune reprise de croissance ne le résorbera.

Pourquoi la France est-elle en déficit presque chaque année depuis 1974 ?

Le dernier excédent public date de 1974. Depuis 1975, déficit chaque année — plus de cinquante exercices consécutifs. Ruptures : chocs pétroliers, relance de 1981 puis tournant de la rigueur de 1983 sans retour à l'équilibre, récession de 1993, crise financière de 2009 (−7,4 %), Covid en 2020 (−8,9 %).

Le constat central de la Cour des comptes et du Haut Conseil des finances publiques : même en haut de cycle, le déficit structurel ne s'est jamais résorbé. Contrairement à l'Allemagne ou aux pays nordiques, la France n'a jamais dégagé d'excédent en période de croissance au cours des deux dernières décennies. En 2025, le déficit s'établit à 152,5 Md€, soit 5,1 % du PIB.

Quels postes de dépense ont le plus varié depuis les années 1970 ?

La dépense publique est passée d'environ 39 % du PIB au début des années 1970 à 57,2 % en 2025. Voici où l'argent est allé, sur la période récente pour laquelle les données sont homogènes.

PosteÉvolutionCommentaire
Protection sociale et santé+ très fortLes deux tiers de la hausse totale. Vieillissement, extension de la couverture maladie, montée du chômage indemnisé puis des minima sociaux.
Charge de la dette2,0 % du PIB en 2024Quasi nulle avant 1980, elle culmine à plus de 3 % dans les années 1990, retombe avec la baisse des taux, et remonte depuis 2022 : 58,9 Md€ en 2024, ≈65 Md€ en 2025, ≈67 Md€ prévus en 2026.
Défense≈ 4 % → 1,9 %Le poste qui a le plus reculé en part de PIB depuis les années 1960. Il remonte depuis 2022 (+5,3 Md€ dans le budget 2026).
Enseignement5,1 %Stable en part de PIB sur longue période, malgré une démographie scolaire en baisse — donc en hausse par élève.
Administration générale (hors dette)4,2 %Exactement la moyenne UE-27. Ce n'est pas là que la dépense a dérivé.

Séries par nature reconstituées à partir d'Eurostat gov_10a_main et nasa_10_nf_tr, 1975-2024, rebasées sur la série 2020 ; charge d'intérêts D41. La ventilation COFOG par fonction n'existe pas avant 1995, ce tableau raisonne donc par nature de dépense.

La lecture d'ensemble est nette : la croissance de la dépense publique française depuis cinquante ans est une croissance de la protection sociale, financée en partie par la baisse de la défense et, à partir de 1975, par la dette.

Donnée manquanteLa ventilation COFOG homogène ne remonte qu'aux années 1990 ; les séries antérieures reposent sur des nomenclatures différentes. Un tableau chiffré poste par poste depuis 1974 n'a pas pu être reconstitué sur source primaire. Les évolutions ci-dessus sont des ordres de grandeur documentés, pas une décomposition comptable.

Depuis 1975, qu'est-ce qui a gonflé dans la dépense publique ?

Une précision préalable, qui change la réponseLa ventilation par fonction — protection sociale, santé, enseignement, défense, celle du tableau d'ouverture — n'existe pas avant 1995 : la nomenclature COFOG n'a été rétropolée que jusque-là. Il est donc impossible de tracer les dix fonctions depuis 1974.

Ce qui existe, en revanche, et remonte à 1975, c'est la ventilation par nature économique : prestations sociales, salaires des agents, achats courants, investissement, charge de la dette. C'est une autre grille — elle dit à qui l'argent est versé plutôt que pour quelle politique — mais elle répond directement à la question posée, et le poste « prestations sociales » y est isolé.

Les valeurs de 1974 elles-mêmes sont écartées : le tronçon 1971-1974 de la série n'est pas homogène avec la suite (le PIB y saute de 21 % en une année). Le graphique commence donc en 1975.

Dépense publique par nature, 1975-2024

En % du PIB, ensemble des administrations publiques. Sous l'axe : les mandats présidentiels, hachurés pendant les cohabitations.

Prestations socialesRémunération des agentsConsommations intermédiairesInvestissementCharge de la dette
Dépense publique par nature 0 5 10 15 20 25 30 % du PIB Prestations sociales Rémunération des agents Consommations intermédiaires Investissement Charge de la dette Giscard d'Estaing Mitterrand Chirac Sarkozy Hollande Macron cohabitations 1975 1985 1995 2005 2015 2024
Une seule courbe monte vraiment. Les prestations sociales passent de 17,2 % à 25,5 % du PIB — plus 8,3 points en cinquante ans. Sur la même période, la rémunération des agents publics est quasiment plate (11,7 → 12,4), les achats courants reculent légèrement (5,8 → 5,5) et l'investissement public perd un point (5,3 → 4,3). La charge de la dette, elle, fait un aller-retour : 0,9 % en 1975, un pic à 3,6 % en 1996-1997, 2,0 % en 2024. Sources : Eurostat gov_10a_main et nasa_10_nf_tr, comptes nationaux Insee base 2020, séries rétropolées.

Séries reconstituées par nos soins à partir d'Eurostat nasa_10_nf_tr et gov_10a_main, dépenses des administrations publiques par nature (prestations sociales D62, rémunérations D1, consommations intermédiaires P2, investissement P51g, charge d'intérêts D41), rebasées sur la série 2020. La ventilation COFOG par fonction n'existe pas avant 1995 ; seule la ventilation par nature remonte à 1975, d'où le point de départ. Rupture de série réelle en 1974-1975 (le PIB 1975 bondit de 21 %).

Données de la figure
AbscissePrestations socialesRémunération des agentsConsommations intermédiairesInvestissementCharge de la dette
197517,211,75,85,30,9
197617,112,05,75,20,8
197717,412,45,54,71,0
197818,012,65,74,51,0
197918,012,65,54,61,1
198018,412,85,94,71,2
198119,513,16,04,81,7
198220,213,46,15,01,8
198320,313,46,24,72,2
198420,713,56,24,72,4
198521,013,56,34,92,6
198620,913,45,84,82,6
198720,613,15,94,92,5
198820,312,65,95,12,4
198920,112,35,55,12,5
199020,412,35,45,22,7
199121,012,45,65,32,8
199221,512,75,75,33,0
199322,513,36,15,03,2
199422,413,35,74,93,3
199522,413,55,54,63,5
199622,613,75,74,63,6
199722,713,55,74,23,6
199822,313,35,14,13,4
199922,313,35,14,13,1
200021,713,25,14,33,0
200121,913,15,04,23,1
200222,413,35,24,13,0
200322,913,35,14,32,9
200423,013,15,14,32,8
200523,113,05,14,42,7
200623,112,85,04,42,6
200723,012,54,94,42,7
200823,312,54,94,42,9
200925,113,35,44,82,5
201025,213,25,44,82,5
201125,013,05,34,52,7
201225,613,15,44,62,6
201325,813,15,44,62,3
201426,013,15,34,32,2
201525,913,05,33,92,0
201626,012,95,23,91,9
201725,812,95,33,81,8
201825,612,65,23,91,8
201925,512,45,24,21,5
202028,813,35,54,21,3
202127,112,65,44,11,4
202225,812,55,54,21,9
202325,012,25,64,21,9
202425,512,45,54,32,0
% du PIB1975198519952007201920241975 → 2024
Prestations sociales17,221,022,423,025,525,5+8,3
dont en espèces14,017,217,717,419,319,2+5,2
dont en nature (santé, éducation remboursées)3,23,74,75,66,26,3+3,1
Rémunération des agents publics11,713,513,512,512,412,4+0,7
Consommations intermédiaires5,86,35,54,95,25,5−0,3
Investissement public5,34,94,64,44,24,3−1,0
Charge de la dette0,92,63,52,71,52,0+1,1
Subventions2,12,51,51,51,72,0−0,1
Autres transferts courants1,52,12,72,93,23,2+1,7
Total46,154,256,153,655,357,0+10,9

Les prestations sociales expliquent 76 % de la hausse totale de la dépense publique — 8,3 des 10,9 points gagnés depuis 1975. Aucun autre poste n'en explique plus de 16 %.

« Au détriment des autres » : oui et non, et la distinction compte

C'est le point où il faut être précis, parce que les deux lectures donnent des réponses opposées.

Part dans la dépense publique totale19752024Évolution
Prestations sociales37,3 %44,7 %+7,4 pts
Autres transferts courants3,2 %5,6 %+2,4
Charge de la dette2,0 %3,5 %+1,5
Subventions4,5 %3,5 %−1,0
Consommations intermédiaires12,5 %9,6 %−2,9
Rémunération des agents25,4 %21,8 %−3,6
Investissement public11,5 %7,5 %−4,0
  1. En part de la dépense, l'éviction est nette et c'est le bon mot. Le social gagne 7,4 points de part ; l'investissement en perd 4,0, les salaires 3,6, les achats courants 2,9. Sur 100 € dépensés en 1975, 11,50 € allaient à l'investissement public ; il en reste 7,50 €.
  2. En points de PIB, l'éviction est beaucoup plus faible. Un seul poste a réellement reculé — l'investissement, de 1 point. Les salaires publics ont même légèrement progressé. Autrement dit, les prestations n'ont pas été financées en coupant ailleurs : elles ont été financées par la hausse de la dépense totale, elle-même couverte par les prélèvements et, pour le reste, par la dette.
  3. La véritable variable d'ajustement est l'investissement. C'est le seul poste qui perd sur les deux mesures, et c'est le poste le plus facile à comprimer politiquement : reporter la rénovation d'un pont ne se voit pas l'année où on le décide. C'est aussi celui dont le report a un coût différé.

Ce que les mandats présidentiels expliquent — et ce qu'ils n'expliquent pas

Le ruban sous le graphique permet la lecture politique. Elle est moins nette qu'on ne l'attend, et il faut le dire.

PériodeContexteDépense totale, points de PIB
1975 — Giscard d'EstaingPremier choc pétrolier+4,6 en une année
1981-1985 — MitterrandRelance puis tournant de la rigueur+6,2
1986-1989 — cohabitation Chirac, puis RocardDésinflation, privatisations−3,2
1990-1993 — Mitterrand, puis cohabitation BalladurRécession de 1993+5,2
1997-2000 — cohabitation JospinForte croissance−3,0
2002-2008 — Chirac puis SarkozyStabilité+0,4
2009 — SarkozyCrise financière+3,7 en une année
2014-2019 — Hollande puis MacronConsolidation−3,1
2020 — MacronCrise sanitaire+6,4 en une année

La corrélation avec la couleur politique est faible, et elle n'est pas celle qu'on suppose. Les trois plus fortes baisses de la dépense publique en points de PIB se produisent sous une cohabitation avec un Premier ministre de droite (1986-1988), sous une cohabitation avec un Premier ministre de gauche (1997-2000), et sous une présidence de gauche puis centriste (2014-2019). Les trois plus fortes hausses annuelles correspondent à trois chocs — 1975, 2009, 2020 — sous trois présidents de familles différentes.

Ce que la chronologie montre réellement, c'est un effet de cliquet. Chaque crise produit un saut de plusieurs points, et la décrue qui suit ne ramène jamais au point de départ : 46,1 % en 1975, 53,6 % au plus bas des années 2000, 55,3 % en 2019 avant la pandémie. Et l'essentiel du mouvement tient au dénominateur autant qu'au numérateur — les périodes de baisse du ratio, 1986-1989, 1997-2000, 2014-2019, sont toutes des périodes de croissance soutenue, pas de coupes budgétaires.

Enfin, la cause dominante de la hausse des prestations n'est pas décidée par un gouvernement : c'est la démographie. Le nombre de retraités est passé d'environ 4 millions en 1975 à plus de 17 millions, et les dépenses de retraite représentent aujourd'hui à elles seules 13,4 % du PIB, soit plus de la moitié des prestations sociales. Un président qui ne changerait rien verrait ce poste continuer de croître.

Eurostat gov_10a_main (1995-2025) et nasa_10_nf_tr (1971-1994), secteur S13, séries rétropolées en base 2020 par l'Insee ; nama_10_gdp pour le PIB. Les postes 1975-1994 sont un calcul dérivé (montant rapporté au PIB de la même base) ; le raccord 1994-1995 a été vérifié poste par poste et l'écart est inférieur à 0,05 point.

Limites

La série ne commence pas à 1974. Le bloc 1971-1974 n'est pas homogène avec la suite : les taux de croissance nominaux 1974-1975 y sont aberrants (PIB +21,3 %, prestations +35,8 %, alors que le PIB en valeur a progressé d'environ 12 % cette année-là). Ces quatre années sont écartées, non extrapolées.

Deux millésimes de comptes coexistent. Les chiffres usuellement cités dans le débat public pour les années 1980 et 1990 — « 46 % en 1980 », « 55 % en 1993 » — proviennent d'un millésime ancien, systématiquement inférieur d'environ 1,2 point à la base 2020 utilisée ici. Ne pas mélanger les deux séries.

Trois ruptures de nomenclature affectent des postes précis, sans rapport avec les bases : les consommations intermédiaires chutent de 0,6 point entre 1997 et 1998 par reclassement ; les subventions bondissent en 2013 parce que le crédit d'impôt compétitivité emploi y est enregistré, puis retombent en 2019 lors de sa bascule en allègements de cotisations ; et les valeurs de 2020-2021 sont doublement gonflées, par les dépenses de crise au numérateur et par la contraction du PIB au dénominateur.

Enfin, cette grille ne dit pas à quoi sert l'argent. Un salaire d'infirmière hospitalière est une « rémunération d'agent », un remboursement de soins de ville est une « prestation en nature » : les deux financent de la santé. La ventilation par nature et la ventilation par fonction ne sont pas substituables, et la seconde reste indisponible avant 1995.

Où en est la dette ?

Dette publique française, 1995-2025

En % du PIB, dette brute consolidée au sens de Maastricht.

Dette publique6080100120% du PIB1995200020052010201520202025Dette
Deux marches d'escalier, jamais redescendues. +18,6 points lors de la crise financière (2008-2010) et +16,7 points sur la seule année 2020. Entre les deux, la décrue est nulle : le point bas post-crise est 98,2 % en 2019, contre 65,5 % en 2007. Depuis 2023, la trajectoire remonte de nouveau — +6,1 points en deux ans, sans choc macroéconomique. Cette fois, c'est le déficit structurel qui alimente la hausse. Source : Eurostat gov_10dd_edpt1.

Eurostat, gov_10dd_edpt1, dette publique brute consolidée au sens de Maastricht, en % du PIB, France, 1995-2025.

Données de la figure
AbscisseDette
199557,8
199660,6
199762,0
199862,1
199961,4
200059,7
200159,3
200261,3
200365,4
200466,9
200568,2
200665,4
200765,5
200869,8
200984,1
201086,3
201188,7
201291,7
201394,6
201496,2
201597,0
201698,1
201798,8
201898,5
201998,2
2020114,9
2021112,8
2022111,4
2023109,5
2024112,6
2025115,6
3 460 Md€Dette fin 2025
115,6 %du PIB
≈ 50 400 €par habitant
64,7 Md€Charge d'intérêts 2025
≈ 47 %détenue par des non-résidents

Sensibilité : une hausse durable de 100 points de base des taux ajouterait à terme environ 30 Md€ de charge annuelle, l'effet se diffusant sur plusieurs années compte tenu d'une maturité moyenne de 8 ans et 5 mois.

Position 2025 : France 115,6 %, contre Grèce 146,1 %, Italie 137,1 %, Belgique 107,9 %, Espagne 100,7 %, moyenne UE-27 81,7 %. Aux extrêmes bas : Estonie 24,1 %, Luxembourg 26,5 %, Danemark 27,9 %.

Eurostat gov_10dd_edpt1 et bop_iip6_q ; Insee, Informations rapides n° 78 ; AFT.

LimitesLa série Eurostat démarre en 1995 ; les années 1980-1994 ne sont pas couvertes. La part détenue par les non-résidents (47 % de la dette Maastricht, 53 % des seuls titres de dette) est un calcul dérivé de deux séries Eurostat : l'AFT publie ce chiffre mais uniquement sous forme de graphique.

Consolidée au niveau européen, quelle part de la dette est vraiment détenue hors d'Europe ?

C'est la bonne question, et elle change complètement l'ordre de grandeur. La statistique « 55 % de la dette française est détenue par des non-résidents » compte comme non-résident un investisseur allemand ou italien. Consolidée à l'échelle de la zone euro, la part réellement détenue hors de la zone tombe de moitié.

Titres de dette publiquePart détenue par des « non-résidents »Périmètre
France, dette négociable de l'État55,9 %hors résidents français
France, dette publique toutes administrations52 %hors résidents français
Zone euro consolidée≈ 23 %hors résidents de la zone euro

Agence France Trésor, détention de la dette négociable de l'État (enquête trimestrielle) ; Banque de France, comptes financiers ; Eurostat gov_10dd_edpt1 ; FMI, Coordinated Portfolio Investment Survey pour la détention croisée ; US Treasury, Treasury International Capital pour la dette américaine. La consolidation européenne est notre calcul : elle consiste à retirer du « non-résident » national les détenteurs situés dans un autre État membre.

Sur 11 186 Md€ de titres de dette publique émis dans la zone euro fin 2024, 2 592 Md€ sont détenus hors de la zone, soit 23,2 % — dont 952 Md€ par des banques centrales, fonds souverains et organisations internationales étrangers.

Le mécanisme est visible sur le cas français. La dette de l'État était détenue fin 2023 par : résidents français 48 %, résidents de la zone euro hors France 25 %, reste du monde 27 %. Près de la moitié des « non-résidents » de la statistique française sont donc des résidents de la zone euro — et ce sont eux qui disparaissent à la consolidation. Principaux pays détenteurs : Allemagne 7 %, Luxembourg 7 %, Irlande 5 %, États-Unis 4 %, Japon 4 %.

Un indice convergent : les expositions souveraines des banques européennes s'élevaient à 4 180 Md€ fin 2025, dont 44,9 % sur leur propre souverain, 30,8 % sur d'autres souverains européens et 24,2 % sur des pays tiers. Là encore, environ trois quarts restent européens.

Donnée manquanteIl n'existe aucune statistique « part de la dette publique de l'UE-27 détenue hors de l'UE-27 ». Eurostat publie la structure de détention pays par pays, mais son secteur « reste du monde » est défini nationalement : pour la France, l'Allemagne y figure. Le chiffre serait légèrement inférieur à 23 %, mais il n'est pas publié.

Détention croisée : l'Europe finance l'Amérique, l'inverse est faux

Qui détient la dette fédérale américaine ?

Premier point, méthodologique et décisif : le chiffre change de 7 points selon le dénominateur.

Dette fédérale américaine détenue par des étrangers, décembre 2025Valeur
Montant9 270 Md$
Rapporté à la dette détenue par le public (30 100 Md$)≈ 31 %
Rapporté à la dette fédérale brute (38 514 Md$)≈ 24 %
dont secteur officiel étranger3 900 Md$ — 41,9 %
dont investisseurs privés5 400 Md$ — 58,1 %
Intérêts versés à des détenteurs étrangers, 2025282 Md$

Le chiffre de 23-25 % correspond à la dette brute, qui inclut 8 400 Md$ de détentions intragouvernementales — essentiellement les fonds de la Sécurité sociale américaine. Le chiffre de 31 % correspond à la dette effectivement placée sur le marché.

Principaux détenteurs de titres du Trésor américain, juin 2026Md$
Japon1 116,7
Royaume-Uni939,9
Chine continentale633,4
Belgique482,5
Canada459,6
Îles Caïmans453,1
Luxembourg434,2
France389,9
Irlande353,5
Taïwan302,5
Suisse284,9
Singapour · Hong Kong · Inde284,4 · 255,8 · 186,4
Norvège203,2
Total détenu par des étrangers9 299,0

La part européenne, en n'additionnant que les sept pays européens nommément identifiés : 3 088 Md$, soit 33,2 % de la dette américaine détenue à l'étranger — dont 1 660 Md$ pour la seule zone euro. C'est un plancher : l'Allemagne, les Pays-Bas, l'Italie et l'Espagne sont noyés dans la ligne « autres pays » et n'y sont pas comptés ; la part réelle est plutôt de 35 à 40 %.

Pour situer : l'Europe nommée détient 2,8 fois plus de titres du Trésor américain que le Japon et 4,9 fois plus que la Chine.

Le biais de domiciliation invalide toute lecture géopolitique de ce classementQuatre lignes ne mesurent pas l'épargne du pays cité. La Belgique (482 Md$) abrite Euroclear, dépositaire central international : les titres qui y sont conservés sont attribués à la Belgique quel que soit leur propriétaire réel. Le Luxembourg (434 Md$) et l'Irlande (354 Md$) sont les domiciles des fonds d'investissement européens. Les îles Caïmans (453 Md$) abritent les fonds spéculatifs, souvent gérés depuis les États-Unis mêmes. Le Royaume-Uni (940 Md$) est un centre de garde et de courtage. Le Trésor américain l'écrit lui-même : ces données « peuvent ne pas être attribuées aux propriétaires réels ». Aucune répartition par bénéficiaire ultime n'existe — l'enquête annuelle du Trésor améliore la couverture mais laisse la Belgique à 349 Md$ et le Luxembourg à 308 Md$.

Et dans l'autre sens ? Le déséquilibre est spectaculaire

Détention croiséeMontant
Europe → titres du Trésor américain (7 pays nommés)≥ 3 088 Md$ (juin 2026)
États-Unis → dette publique étrangère, monde entier693 Md$ (déc. 2024)
dont dette publique française42 Md$
dont dette publique britannique51 Md$
dont dette publique canadienne · japonaise75 · 74 Md$

Le rapport est d'environ 4,5 pour 1 — et c'est une estimation prudente des deux côtés. Au numérateur, les 3 088 Md$ excluent quatre grands pays européens. Au dénominateur, les 693 Md$ sont le total mondial des avoirs américains en dette publique étrangère, Canada, Japon et Royaume-Uni compris : la part strictement zone euro n'en représente qu'une fraction. Rapporté à la seule dette publique de la zone euro, le rapport dépasserait largement 5 pour 1.

L'explication tient à une différence de structure de portefeuille, et elle est nette. Les Américains détiennent 15 800 Md$ de titres étrangers, mais 77 % en actions et seulement 4,4 % en dette publique étrangère. Les Européens détiennent la dette américaine ; les Américains détiennent les actions étrangères.

Une fois la banque centrale retirée, tout se déplace

Banque centraleRésidents privésNon-résidentsNon-résidents hors banque centrale
France (dette négociable)≈ 25 %≈ 21 %55,9 %≈ 66 %
Espagne≈ 22,5 %≈ 28 %48,9 %≈ 63 %
Italie (dette totale)19 %47 %34 %42,0 %
États-Unis (dette détenue par le public)15,0 %54,2 %30,8 %36,2 %
Japon (obligations d'État et bons)42,2 %44,1 %13,7 %23,7 %

Le retrait de la banque centrale déplace les parts de 5 à 14 points. Le Japon reste malgré tout le pays où la dette est la plus domestiquement détenue — 76 % de résidents privés une fois sa banque centrale neutralisée. La France reste à l'autre extrémité.

Et le mouvement en cours va dans un seul sens. L'Eurosystème réduit son bilan depuis l'arrêt des achats nets à la mi-2022 : en Italie, la part de la banque centrale est passée de 20,7 % en octobre 2025 à 19,0 % en avril 2026, soit −49 Md€, pendant que celle des non-résidents montait de 32,3 % à 34,0 %, soit +62 Md€. En France, la part des non-résidents est passée de 54,6 % en décembre 2025 à 55,9 % en mars 2026. Les investisseurs étrangers absorbent les titres que les banques centrales restituent au marché.

Banque centrale européenne, Geopolitics and foreign holdings of euro area government debt, données T4 2024 ; département du Trésor américain, système Treasury International Capital, table des principaux détenteurs étrangers (juin 2026) et enquêtes annuelles sur les avoirs de portefeuille ; Congressional Research Service RS22331 ; Banque de France ; Sénat, rapport n° 902 (2024-2025) ; ministère des Finances japonais ; Autorité bancaire européenne.

Limites

Aucune de ces sources ne mesure la propriété effective. Toutes reposent sur le principe de résidence du détenteur immédiat. Le biais joue dans les deux sens et ne s'annule pas : un fonds américain détenant de la dette italienne via un véhicule luxembourgeois disparaît des avoirs américains en dette italienne ; un investisseur asiatique détenant des titres américains via Euroclear gonfle la « part européenne ».

Les deux jambes du tableau de détention croisée n'ont pas le même millésime — juin 2026 pour les avoirs européens en titres américains, décembre 2024 pour les avoirs américains en dette étrangère, l'enquête correspondante étant annuelle et publiée avec un an de décalage. Le rapport de 4,5 pour 1 est un ordre de grandeur, pas un solde comptable à date.

Les périmètres du dernier tableau ne sont pas homogènes : dette négociable de l'État pour la France, dette publique totale pour l'Italie, dette détenue par le public pour les États-Unis. Un même pays varie de 5 à 10 points selon le dénominateur. L'Allemagne est absente : sa statistique de créanciers est une estimation construite à partir des données de négociation, non un recensement de détention, et n'est pas comparable. Enfin, la mesure de la zone euro par la Banque centrale européenne ne couvre que les titres conservés chez des dépositaires de la zone : elle sous-estime les détentions officielles étrangères passant par des dépositaires hors zone, et les 23 % sont donc plutôt un plancher.

Quelle part du déficit est structurelle ?

AnnéeSolde totalSolde structurelPart conjoncturelle
2024−5,8 %−5,7 %≈ −0,1 pt
2025−5,1 %−4,9 %≈ −0,4 pt

C'est probablement le chiffre le plus important du document. La quasi-totalité du déficit français est structurelle. L'économie ne tourne pas loin de son potentiel : une reprise de la croissance ne résorbera pas le déficit. Seul un ajustement volontaire le peut. L'effort structurel a d'ailleurs été nul en 2024 et de 0,7 à 0,8 point en 2025, obtenu « principalement par des hausses de prélèvements » (environ 23 Md€) et non par des baisses de dépenses.

Haut Conseil des finances publiques, avis sur le projet de loi de règlement 2025.

LimitesLe partage structurel/conjoncturel dépend d'une estimation du PIB potentiel, incertaine et régulièrement révisée. Quelques dixièmes d'écart entre publications sont normaux.

Que faudrait-il faire pour revenir à 3 % de déficit ?

Repère : 1 point de PIB ≈ 30 Md€. L'écart entre 5,1 % et 3 % représente donc environ 63 Md€.

Trajectoire officielle : 4,7 % en 2026, passage sous 3 % visé pour 2029 — échéance que l'OFCE juge plutôt réaliste pour 2030. Pour 2026, l'effort voté est de 16 Md€ nets (0,53 point de PIB) : 9 Md€ de hausses de prélèvements (dont 7,3 Md€ de contribution exceptionnelle sur les grandes entreprises) et 7,1 Md€ de baisses de dépenses. Pour 2027, l'OFCE évalue l'ajustement nécessaire à environ 0,8 point, soit 40 Md€.

Scénario arithmétiqueEffort dépensesEffort recettes
Tout par la dépense−63 Md€ (≈ 3,6 % de la dépense)0
Tout par l'impôt0+63 Md€ (≈ 4,3 % des PO)
Réparti à parts égales−31,5 Md€+31,5 Md€

Calcul par nos soins à partir d'Insee, Informations rapides n° 78 (déficit et dette publics 2025) et des agrégats de dépense et de prélèvements obligatoires 2025. Ce sont des identités arithmétiques, pas des scénarios économiques : elles ne tiennent compte d'aucun effet de retour sur l'activité, dans un sens ni dans l'autre.

LimitesCe tableau est de l'arithmétique, pas une prévision : il ignore les effets multiplicateurs. Un effort de 63 Md€ réduit aussi l'activité, donc les recettes.

Et si on maintenait 5 % de déficit pendant dix ans ?

La Cour des comptes a simulé le maintien du déficit primaire de 2024 avec un taux apparent de 3,7 % : la dette atteindrait 235 % du PIB en 2050, et près de 270 % avec un choc de taux à 4,7 %. Le solde primaire stabilisant le ratio est aujourd'hui d'environ −0,2 point ; il faudrait un excédent primaire durable d'environ +1,1 point pour faire réellement baisser la dette. La France en est très loin.

Projection simplifiée à dix ans, déficit maintenu à 5 % et croissance nominale de 3 % : la dette passerait d'environ 116 % (2025) à 123 % en 2030 et 130 % en 2035.

LimitesCalcul illustratif fondé sur l'identité comptable dette/PIB, pas une projection officielle. Il suppose une croissance nominale constante.

La croissance a-t-elle été achetée à crédit ?

Produire un euro de PIB en s'endettant d'un euro n'est pas produire davantage. L'objection est juste, et elle se mesure — à condition de ne pas confondre deux grandeurs. La dette est un stock, le PIB un flux annuel : retrancher l'un de l'autre n'a pas de sens. Ce qui se retranche d'un PIB annuel, c'est l'endettement net nouveau de l'année — titres émis et crédits contractés, moins les remboursements — pour les administrations publiques, les ménages et les sociétés non financières réunis.

Premier constat, avant toute correction : en vingt ans, l'écart de production par habitant s'est creusé entre la France et le Nord de l'Europe.

PIB par habitant, USD à parités de pouvoir d'achat constantes de 20212005201520252005 → 2025Gain annuel moyen
États-Unis59 50164 29176 834+29,1 %+867 $
Pays-Bas58 35263 06671 271+22,1 %+646 $
Allemagne51 90159 85862 888+21,2 %+549 $
France48 37650 89055 197+14,1 %+341 $
Royaume-Uni48 29150 45853 832+11,5 %+277 $
Chine6 28014 82125 147+300,4 %+943 $

La dernière colonne se lit ainsi : chaque année, un Américain a produit en moyenne 867 dollars de plus que l'année précédente, un Français 341. Un habitant français produisait 81 % de ce que produisait un Américain en 2005 ; il en produit 72 % en 2025. La Chine a quadruplé sa production par tête et reste néanmoins au tiers du niveau américain.

Ce qu'il a fallu emprunter pendant ce temps

Endettement net nouveau, moyenne annuelle 2006-2025Total, % du PIBdont administrations publiquesdont ménages et entreprises
États-Unis12,9 %7,06,0
Royaume-Uni11,2 %5,85,5
France11,1 %4,96,2
Pays-Bas8,2 %1,76,6
Allemagne4,9 %1,83,1
Chine2,6

La France emprunte chaque année plus du double de l'Allemagne, en proportion de son PIB, pour une croissance par habitant deux fois plus faible. Et l'écart ne tient pas au seul déficit public : la dette privée française progresse plus vite que la dette publique, et davantage qu'en Allemagne. « Endettement net » signifie ici net des remboursements — les emprunts nouveaux moins ceux qui sont éteints dans l'année — et non net des actifs acquis en face.

Stock de dette non financière par habitant, 2025PubliquePrivéeTotal
États-Unis89 588 $107 721 $197 308 $
Pays-Bas29 649 $141 331 $170 980 $
France58 895 $83 624 $142 519 $
Royaume-Uni43 120 $70 682 $113 855 $
Allemagne36 790 $67 794 $104 646 $
Chine

En euros courants, la dette non financière française atteint 7 705 Md€ fin 2025, soit 112 120 € par habitant : 46 333 € de dette publique et 65 787 € de dette privée. Près de trois cinquièmes de la dette française est privée — c'est la part dont on ne parle jamais.

Pourquoi 46 333 € et non 50 400 € de dette publique par habitantLes deux chiffres sont justes et mesurent deux choses différentes. Le reste de ce chapitre retient la dette au sens de Maastricht, évaluée en valeur nominale — celle des 3 460 Md€ et des 115 % du PIB, soit environ 50 400 € par habitant. Le tableau ci-dessus retient les comptes financiers, évalués aux prix de marché et sur un périmètre de passifs un peu différent, parce que c'est la seule base qui existe aussi pour la dette privée et pour les cinq autres pays. Les comparer entre pays exige une convention unique ; c'est celle-là. L'écart entre les deux conventions, environ 4 000 € par habitant en 2025, vient presque entièrement de la baisse des cours obligataires depuis 2022.

Le prix, en dette, de la production supplémentaire

Corriger le niveau du PIB est légitime ; corriger son taux de croissance ne l'est pas, parce que le résultat dépendrait alors entièrement des deux années choisies aux extrémités — 2006 fut un sommet de crédit, 2024 un creux. La lecture robuste met en regard deux cumuls, sur les mêmes vingt années et dans la même unité : toute la production gagnée au-dessus du niveau de 2005, et tout l'endettement net contracté pendant ce temps.

Cumul 2006-2025, par habitant, USD à parités constantes de 2021PIB par habitant 2006PIB par habitant 2025Production gagnée au-dessus de 2005Endettement net cumuléDette par dollar produit en plus
Royaume-Uni49 012 $53 832 $46 487 $112 812 $2,43 $
France49 457 $55 197 $61 621 $113 195 $1,84 $
États-Unis60 579 $76 834 $126 997 $170 745 $1,34 $
Pays-Bas60 391 $71 271 $133 302 $105 726 $0,79 $
Allemagne54 104 $62 888 $158 450 $59 097 $0,37 $

La troisième colonne n'est pas la différence des deux premières : c'est un cumul. Elle additionne, pour chacun des vingt exercices, ce que ce pays a produit de plus qu'en 2005 — l'année de référence, 2006 étant le premier exercice compté. Un pays qui monte tôt et reste haut en accumule beaucoup ; un pays qui ne décolle qu'à la fin en accumule peu, même s'il finit au même niveau.

La lecture est directe : l'Allemagne a emprunté 37 centimes pour chaque dollar produit en plus ; la France 1,84 dollar, le Royaume-Uni 2,43. Les trois pays du haut du tableau ont emprunté plus qu'ils n'ont produit de supplément. L'Allemagne, qui a le moins emprunté, est aussi celle qui a accumulé le plus de production supplémentaire — 158 450 dollars par habitant contre 61 621 en France. Ce qui distingue les pays, c'est le rendement de la dette, pas son montant : la France et le Royaume-Uni ont emprunté autant que les Pays-Bas en proportion de leur PIB, et en ont tiré deux à trois fois moins.

Ce que ce rapport ne prouve pas

Le tableau met deux cumuls côte à côte. Il ne dit pas que la dette a fabriqué la production : aucune identité comptable ne transforme un euro emprunté en un euro de PIB. Il faut regarder le mécanisme de près, parce qu'il ne joue pas partout de la même façon.

Emprunter un euro et payer quelqu'un à ne rien faire : est-ce un euro de PIB ?La réponse dépend de qui paie, et elle est contre-intuitive.

Pour l'État, oui, par construction. La production non marchande des administrations n'a pas de prix de vente : la comptabilité nationale la mesure par ses coûts, principalement les salaires. Un euro de salaire public supplémentaire est donc un euro de PIB supplémentaire, que l'agent soit occupé ou non. C'est exactement le cas décrit.

Pour un transfert, non. Une retraite, une allocation, une subvention ne sont pas dans le PIB : ce sont des transferts, pas des productions. Le PIB ne bouge que si le bénéficiaire dépense la somme et que quelqu'un produit davantage en réponse.

Pour une entreprise, non plus. Sa valeur ajoutée est sa production moins ses consommations intermédiaires. Payer un salarié inoccupé un euro de plus déplace un euro du profit vers les salaires : la valeur ajoutée est inchangée, le PIB aussi.

Pour un ménage, cela dépend de l'achat. Emprunter pour acheter un bien produit dans l'année ajoute au PIB ; emprunter pour acheter un logement ancien n'ajoute que la commission de l'agent.

Le canal « dépense publique mesurée à son coût » est donc réel, mais étroit. Le canal principal reste la demande : la somme empruntée est dépensée, et le PIB augmente à proportion de ce que l'appareil productif fournit en réponse — davantage que l'euro emprunté s'il y a des capacités inemployées, moins s'il n'y en a pas, et rien du tout si la dépense part en importations.

Vient ensuite la vérification empirique, et elle est sans appel. Sur les cinq pays, il n'existe aucune relation entre ce qu'on emprunte et ce qu'on produit de plus. Le Royaume-Uni emprunte 11,2 % de son PIB par an et gagne 11,5 % de production par habitant en vingt ans ; l'Allemagne emprunte 4,9 % et en gagne 21,2 %. Le coefficient de corrélation entre les deux est de −0,01 : nul.

Le cas américain se tranche sur une autre grandeur encore, celle qu'aucun emprunt ne peut fabriquer : la production par heure travaillée.

Évolution 2005 → 2024PIB par habitantPIB par heure travailléeHeures travaillées par habitant
États-Unis+27,2 %+29,8 %−2,0 %
Pays-Bas+20,7 %+7,6 %+12,2 %
Allemagne+20,5 %+13,6 %+6,1 %
France+13,2 %+6,9 %+5,8 %
Royaume-Uni+10,6 %+9,8 %+0,7 %

Les États-Unis ont gagné 29,8 % de production par heure en vingt ans, pendant que les heures travaillées par habitant y reculaient de 2 %. Toute leur croissance par habitant vient de là. Payer des gens à ne rien faire augmenterait les heures sans augmenter la production horaire ; c'est l'inverse qu'on observe. La France, sur la même période, gagne 6,9 % par heure — quatre fois moins — en empruntant presque autant.

La dette américaine est un problème de soutenabilité, pas l'explication de la croissanceLes deux questions sont distinctes et le tableau des cumuls ne répond qu'à la première. Oui, les États-Unis se sont beaucoup endettés : 12,9 % du PIB par an, 170 745 dollars par habitant sur vingt ans, une dette publique passée de 59 % à 117 % du PIB. C'est une question de soutenabilité, entière.

Non, cet endettement n'est pas ce qui a produit la croissance. Celle-ci est venue de la production horaire, qui a progressé de 29,8 % quand les heures reculaient — un gain qu'aucun emprunt ne fabrique. Le rapport de 1,34 dollar emprunté par dollar produit en plus mesure une concomitance, pas une causalité.

Et le symétrique vaut pour la France : elle a emprunté presque autant (11,1 % du PIB par an) sans obtenir la croissance. Si la dette achetait de la production, elle en aurait acheté. La vraie leçon du tableau n'est pas que la dette crée la croissance — c'est qu'elle ne la crée pas.

L'Allemagne a-t-elle pour autant une croissance plus vertueuse ?

C'est la lecture immédiate du tableau, et elle ne résiste pas à deux vérifications. La première consiste à déplacer l'année de référence : si le résultat tient, le classement doit tenir aussi.

Dette par dollar produit en plus, selon l'année de référence du cumul, jusqu'en 2025Base 2005Base 2010Base 2015
France1,84 $1,94 $3,05 $
Royaume-Uni2,43 $1,40 $2,65 $
États-Unis1,34 $1,08 $1,56 $
Pays-Bas0,79 $0,92 $0,75 $
Allemagne0,37 $0,52 $1,33 $

L'avance allemande est un résultat des années 2005-2015, pas un trait permanent. Sur la décennie 2015-2025, l'Allemagne emprunte 1,33 dollar par dollar produit en plus et les États-Unis 1,56 : l'écart de un à trois et demi s'est réduit à presque rien. Sur la période 2019-2025, le ratio allemand n'est même plus calculable, pour une raison qui se lit dans la seconde vérification.

Ce que le ratio ne voit pasPIB par habitant 2019PIB par habitant 20252019 → 2025Solde courant moyen 2006-2025Investissement public moyen 2006-2025, en volume
États-Unis69 043 $76 834 $+11,3 %−3,1 %3,7 %
Pays-Bas67 820 $71 271 $+5,1 %+7,3 %3,6 %
France53 504 $55 197 $+3,2 %−0,6 %4,2 %
Royaume-Uni53 369 $53 832 $+0,9 %−3,2 %2,9 %
Allemagne63 730 $62 888 $−1,3 %+6,6 %2,6 %

Le PIB par habitant allemand a atteint son sommet en 2019 et recule depuis. Un pays qui ne produit plus davantage n'emprunte plus pour produire davantage : son ratio s'améliore par le numérateur autant que par le dénominateur. La sobriété d'emprunt cesse d'être une vertu quand elle accompagne une stagnation.

Trois raisons de ne pas conclure à la vertu allemande — et une de ne pas la balayerD'abord, l'excédent courant allemand est de 6,6 % du PIB en moyenne sur vingt ans, contre −3,1 % aux États-Unis. Un excédent est l'exact miroir des déficits d'en face : l'Allemagne a vendu à des clients qui s'endettaient pour acheter. Ce modèle ne se généralise pas — si tout le monde l'appliquait, il n'y aurait personne à qui vendre.

Ensuite, l'Allemagne a le plus faible investissement public du panel : 2,6 % du PIB en volume, en moyenne sur vingt ans, contre 4,2 % en France et 3,7 % aux États-Unis. Une partie de la dette qu'elle n'a pas contractée est un entretien qu'elle n'a pas fait — ponts, rails, réseaux, numérique. Le plan d'infrastructures voté en 2025 en est l'aveu chiffré.

Enfin, le niveau compte autant que la pente : un Américain produit 76 834 dollars par an, un Allemand 62 888. La dette américaine a financé un niveau de production supérieur de 22 %, et une accélération là où l'Allemagne décroche.

Ce qui reste vrai, en revanche, et qui n'est pas rien : la France ne ressemble à aucun de ces deux modèles. Elle emprunte presque autant que les États-Unis — 11,1 % du PIB par an contre 12,9 — pour un gain de production quatre fois plus faible, et sans excédent courant à faire valoir. Et le diagnostic paresseux ne tient pas non plus : la France a l'investissement public le plus élevé des cinq pays, 4,2 % du PIB en volume contre 2,6 % en Allemagne. Ce n'est donc ni un défaut d'investissement public, ni la sobriété allemande, ni le rendement américain — c'est un troisième cas, qu'aucun des deux modèles ne décrit.

OCDE, Perspectives économiques n° 119 (juin 2026), séries GDPVD_CAP (PIB par habitant en volume, dollars à parités de pouvoir d'achat constantes de 2021), GDP (PIB nominal), POP, CBGDPR (solde courant), IGV (investissement public, volume) et NLGQ ; OCDE, base Productivité, séries GDPPOP, GDPHRS et HRSPOP (capacité de financement des administrations publiques) ; OCDE, comptes financiers annuels, tableau 0610 pour les flux et tableau 0710 pour les stocks, consolidés, passifs en titres de créance (F3) et crédits (F4) des administrations publiques (S13), des ménages (S1M) et des sociétés non financières (S11). Extraction par API SDMX le 13 septembre 2026. Calcul par nos soins : la correction appliquée est PIB par habitant × (1 − endettement net de l'année / PIB).

La dette chinoise n'est pas mesurable iciL'OCDE ne publie pas les comptes financiers de la Chine, et les sources qui le feraient — Banque des règlements internationaux, FMI, Banque mondiale — n'étaient pas accessibles au moment de l'extraction. La Chine n'apparaît donc qu'avec sa capacité de financement publique (−2,6 % du PIB en moyenne), qui sous-estime lourdement son endettement réel : l'essentiel passe par le crédit aux entreprises et par les véhicules de financement des collectivités locales, hors budget. Toute comparaison de la ligne « Chine » avec les autres est à écarter.
Limites

Toute dette nouvelle ne finance pas du PIB. Un crédit immobilier qui achète un logement ancien gonfle la dette sans produire de valeur ajoutée. La correction retranche donc un peu plus que la seule production achetée à crédit : elle répond à la question posée — ce qui a été emprunté pendant qu'on produisait — non à une identité de comptabilité nationale.

C'est de la dette brute, sans les actifs en face. Un emprunt qui finance une usine, un réseau ou un logement neuf n'a pas le même statut qu'un emprunt qui finance une dépense courante. Rien dans ces tableaux ne les distingue.

Les stocks sont évalués aux prix de marché, convention des comptes financiers : la chute des cours obligataires depuis 2022 en réduit optiquement le montant, surtout au Royaume-Uni. C'est pourquoi la correction s'appuie sur les flux d'endettement, insensibles aux réévaluations, et non sur la variation des stocks.

La consolidation n'est pas homogène. Les données sont consolidées — les créances internes à un secteur sont éliminées — sauf pour les ménages et les sociétés non financières des États-Unis, que l'OCDE ne publie qu'en non consolidé : la dette privée américaine est de ce fait un peu surestimée. La dette des sociétés non financières néerlandaises, elle, comprend des financements intragroupe de multinationales sans rapport avec l'économie domestique ; son niveau est à lire avec prudence, ses variations le sont moins.

Pourquoi les Pays-Bas produisent-ils un quart de plus par habitant que la France ?

Le tableau précédent laisse une question ouverte : les Pays-Bas empruntent peu et produisent beaucoup. D'où vient l'écart ? La réponse tient en une décomposition, et elle contredit l'intuition courante — ce n'est pas la productivité.

D'où vient l'écart, 2024Pays-BasAllemagneFranceRoyaume-UniÉtats-Unis
PIB par habitant (USD PPA constantes de 2020)68 03060 99754 98954 29272 375
PIB par heure travaillée82,1 $83,0 $81,6 $74,0 $84,1 $
Heures travaillées par habitant et par an828735674733860
dont heures par personne en emploi1 4521 3341 5091 5121 702
dont emploi rapporté à la population totale57,1 %55,1 %44,7 %48,5 %48,5 %
Chômage3,7 %3,4 %7,4 %4,3 %4,0 %

Les trois premières lignes forment une identité exacte : le PIB par habitant est le produit du PIB par heure et des heures travaillées par habitant. On peut donc répartir l'écart entre les deux facteurs sans reste.

Un Néerlandais produit 0,7 % de plus qu'un Français par heure de travail, et près d'un quart de plus par habitant. Tout l'écart est dans la troisième ligne : 828 heures travaillées par habitant contre 674. En parts logarithmiques, le volume de travail explique 97 % de l'écart, la productivité horaire 3 %.

Le détail est plus surprenant encore. Les Néerlandais travaillent moins d'heures par emploi que les Français — 1 452 contre 1 509, c'est le pays du temps partiel — mais beaucoup plus de gens travaillent : 57,1 % de la population totale contre 44,7 %. Douze points d'écart sur le taux d'emploi, et le chômage à la moitié du niveau français.

La France n'a pas un problème de productivité horaire, elle a un problème de volume de travailQuatre des cinq pays sont à moins de 3 % les uns des autres pour le PIB par heure : 84,1 dollars aux États-Unis, 83,0 en Allemagne, 82,1 aux Pays-Bas, 81,6 en France. Sur cette mesure, la France fait jeu égal. Elle est en revanche dernière, et de loin, pour les heures travaillées par habitant : 674 contre 828 aux Pays-Bas et 860 aux États-Unis. Le Royaume-Uni illustre la pathologie inverse : il travaille autant que l'Allemagne (733 heures contre 735) et produit 11 % de moins par habitant, parce que son heure vaut 74 dollars et non 83. Deux maladies opposées, deux remèdes opposés.

La composition des deux économies se ressemble — leur croissance, non

Part dans la valeur ajoutée, 2005 → 2024Pays-BasFranceAllemagne
Industrie manufacturière13,0 → 11,713,5 → 11,421,9 → 19,9
Commerce, transport, hébergement et restauration19,7 → 19,717,4 → 16,916,6 → 16,8
Services aux entreprises13,0 → 16,412,7 → 14,410,8 → 12,2
Activités immobilières7,2 → 8,013,3 → 14,511,1 → 9,9
Activités financières et d'assurance7,6 → 4,93,7 → 3,15,3 → 3,9
Administration, santé, éducation20,3 → 21,521,1 → 21,518,0 → 19,6
Construction5,4 → 5,15,4 → 5,53,8 → 4,9

Les deux économies se ressemblent beaucoup plus qu'on ne le croit. L'industrie manufacturière y pèse le même poids — 11,7 % contre 11,4 % — et l'une comme l'autre est à dix points de l'Allemagne. Deux écarts seulement sont structurels : le pôle commerce-transport, trois points au-dessus de la France — Rotterdam, la logistique et la réexportation — et l'immobilier, où la France pèse presque le double, effet d'un parc de logements cher dont les loyers, réels et imputés, gonflent la valeur ajoutée sans que personne produise davantage.

Une part ne dit rien d'une croissanceLe tableau ci-dessus compare des parts, et une part peut reculer pendant que le volume progresse fortement : il suffit que les autres branches croissent plus vite, ou que les prix relatifs de la branche baissent. L'industrie manufacturière recule en part dans les trois pays depuis vingt ans ; ses volumes, eux, n'ont rien fait de commun. Pour savoir ce qui a progressé, il faut regarder la valeur ajoutée en volume.
Croissance de la valeur ajoutée en volume, 2005 → 2024Pays-BasFranceAllemagneContribution NLContribution FR
Ensemble de l'économie+36 %+26 %+25 %
Commerce, transport, hébergement et restauration+41 %+21 %+28 %+8,1 pts+3,6 pts
Industrie manufacturière+47 %+16 %+25 %+6,2 pts+2,1 pts
Services aux entreprises+69 %+42 %+37 %+9,0 pts+5,3 pts
Administration, santé, éducation+31 %+22 %+27 %+6,2 pts+4,7 pts
Information et communication+106 %+118 %+138 %+5,3 pts+6,4 pts
Activités immobilières+23 %+25 %+23 %+1,7 pts+3,3 pts
Activités financières et d'assurance+9 %+47 %−1 %+0,7 pts+1,8 pts
Construction+26 %−7 %−19 %+1,4 pts−0,4 pts
Agriculture+28 %−8 %+15 %+0,6 pts−0,1 pts

Les deux dernières colonnes pèsent chaque branche par sa taille en 2005 : elles disent combien de points de croissance totale chacune a réellement apportés, et leur somme fait le total de la première ligne.

Trois branches font tout l'écart. Le commerce-transport apporte 8,1 points aux Pays-Bas contre 3,6 en France ; l'industrie manufacturière 6,2 contre 2,1 ; les services aux entreprises 9,0 contre 5,3. Ces trois-là creusent 12 points d'écart, davantage que les 10 points qui séparent les deux totaux — la France reprenant un peu de terrain sur l'information-communication, l'immobilier et la finance.

Le contraste industriel est le plus frappant, et il est invisible dans les parts. L'industrie manufacturière néerlandaise a crû de 47 % en volume depuis 2005, la française de 16 % — trois fois moins, et moins que l'allemande (+25 %). Les deux pays ont vu la part de leur industrie reculer pareillement ; sous cette identité apparente, l'un a produit un tiers de plus et l'autre a stagné.

Deux branches françaises tirent la croissance vers le haut sans que cela se voie dans la production matérielle : l'immobilier (+3,3 points, pour l'essentiel des loyers imputés aux propriétaires occupants) et la finance (+1,8 point, contre +0,7 aux Pays-Bas). Et deux branches reculent en volume sur vingt ans : la construction (−7 %) et l'agriculture (−8 %), alors qu'elles progressent toutes deux aux Pays-Bas.

À quoi sert le PIB néerlandais

Emplois du PIB, en % du PIBPays-Bas 2005Pays-Bas 2024France 2024Allemagne 2024
Consommation des ménages48,4 %43,5 %54,6 %52,7 %
Consommation publique22,3 %25,7 %24,2 %22,0 %
Investissement, stocks compris20,4 %19,7 %21,6 %21,5 %
Exportations65,5 %82,3 %33,9 %41,5 %
Importations56,6 %71,3 %34,2 %37,7 %
Solde extérieur+8,9 pts+11,0 pts−0,3 pts+3,8 pts
Rémunération des salariés48,1 %46,8 %51,4 %54,3 %

La structure des emplois est l'inverse de la française. Les ménages néerlandais consomment 43,5 % du PIB contre 54,6 % en France — onze points d'écart, le plus gros de tout ce dossier sur les Pays-Bas. Ce qu'ils ne consomment pas part en épargne retraite obligatoire et en remboursement de crédit immobilier, et ressort en solde extérieur de +11 points de PIB, contre −0,3 en France.

Et la part des salaires y est la plus faible des trois, et elle baisse : 46,8 % du PIB en 2024 contre 48,1 % en 2005, quand l'Allemagne monte de 50,3 à 54,3 et la France reste à 51,4. Une partie de cet écart est artificielle — les profits des multinationales domiciliées aux Pays-Bas gonflent le dénominateur sans salaire en face — mais pas la totalité. Le modèle néerlandais produit beaucoup, en faisant travailler beaucoup de monde, et en redistribue une part plus faible en salaires et en consommation immédiate que la France ou l'Allemagne. C'est la même pièce que la retraite par capitalisation, vue de l'autre côté.

L'attractivité fiscale : oui, mais pas dans le sens attendu

Fiscalité et ouverture, 2024Pays-BasAllemagneFranceRoyaume-UniÉtats-Unis
Prélèvements obligatoires, % du PIB38,8 %40,5 %44,7 %36,0 %25,9 %
Impôt sur les bénéfices des sociétés, % du PIB4,3 %2,2 %2,3 %3,5 %2,2 %
Dépense publique, % du PIB44,3 %49,4 %57,3 %46,0 %39,7 %
Exportations de biens et services, % du PIB83 %41 %32 %32 %11 %
Solde des revenus primaires avec l'étranger, % du PIB−0,9 %+3,5 %+1,9 %−1,6 %−0,1 %

Les Pays-Bas prélèvent six points de PIB de moins que la France. Mais leur impôt sur les sociétés rapporte 4,3 % du PIB, le plus élevé des cinq pays et presque le double de la France. L'attractivité fiscale néerlandaise ne consiste pas à taxer moins les bénéfices : elle consiste à en attirer beaucoup, puis à les taxer. C'est un choix de politique publique qui rapporte — et qui a un prix comptable, visible à la dernière ligne.

Le solde des revenus primaires est passé de +0,2 % du PIB en 2005 à −0,9 % en 2024, et à −2,1 % en 2025. Autrement dit, une part croissante de ce qui est produit aux Pays-Bas est un profit qui repart chez des propriétaires étrangers : le PIB néerlandais surestime le revenu national d'environ deux points, là où le PIB français le sous-estime de deux points. Une partie de l'avance néerlandaise est comptable, pas vécue — mais une partie seulement : corrigé de cet écart, l'avantage par habitant reste de l'ordre de 25 %.

La retraite par capitalisation : elle n'explique pas la production, elle explique le budget

Retraites et bilansPays-BasAllemagneFranceRoyaume-Uni
Droits des ménages sur les retraites et assurances, % du PIB (2024)164 %60 %75 %105 %
Dépense publique de vieillesse et survie, % du PIB (2021)6,4 %10,8 %13,6 %7,4 %
Dette des ménages, % du PIB (2025)93 %49 %60 %74 %
Dette des sociétés non financières, % du PIB (2025)105 %59 %92 %58 %
Dette publique, % du PIB (2025, comptes financiers)42 %59 %107 %80 %

Les ménages néerlandais détiennent 164 % du PIB en droits à retraite et assurance, contre 75 % en France — le plus gros patrimoine de retraite capitalisée d'Europe. L'effet direct est budgétaire, et il est massif : la dépense publique de vieillesse est de 6,4 % du PIB aux Pays-Bas contre 13,6 % en France. Ces sept points expliquent l'essentiel des treize points d'écart de dépense publique totale, donc le niveau des prélèvements, donc la dette publique — 42 % du PIB contre 107 %.

Mais la capitalisation n'a rendu personne plus productif à l'heure : les Néerlandais produisent 3,5 % de plus par heure que les Français, pas 30 %. Et elle a une contrepartie, au bilan des ménages. Épargnant de force dans leur retraite, les ménages néerlandais empruntent pour se loger — déductibilité des intérêts d'emprunt, prêts longtemps peu amortis : 93 % du PIB de dette immobilière contre 60 % en France. Le même pays affiche la plus faible dette publique du panel et la plus forte dette privée. La capitalisation n'a pas supprimé la dette, elle l'a déplacée de l'État vers les ménages — et l'épargne du budget vers les marchés financiers.

OCDE, base Productivité, séries GDPPOP, GDPHRS, HRSPOP, HRSAV et EMP (PIB par habitant, PIB par heure travaillée et heures travaillées, dollars aux parités de pouvoir d'achat constantes de 2020) ; OCDE, Perspectives économiques n° 119 (juin 2026), séries UNR, XGS, MGS, CP, CG, ITISK, WSSS, TAXQ, YPGTQ et BSII ; OCDE, National Accounts at a Glance, chapitre 4 (valeur ajoutée par branche, parts et croissance en volume) ; OCDE, Social Expenditure Database, dépenses publiques de vieillesse et survie en espèces ; OCDE, Revenue Statistics, tableaux comparatifs, poste 1200 ; OCDE, comptes financiers annuels, tableau 0710 (droits sur assurances et retraites des ménages, dettes par secteur). Extraction par API SDMX le 13 septembre 2026. Calcul par nos soins : heures par habitant = heures par emploi × emploi ÷ population ; PIB par heure = PIB par habitant ÷ heures par habitant ; décomposition en parts logarithmiques.

Limites

Les millésimes ne sont pas tous les mêmes, et c'est indiqué ligne à ligne. La décomposition retient 2024, dernière année où les heures travaillées sont publiées pour les cinq pays ; la dépense publique de vieillesse s'arrête à 2021, dernier millésime homogène de la base de l'OCDE ; les dettes sont à fin 2025. Les trois tableaux ne s'additionnent donc pas en une photographie unique.

Le premier tableau vient d'une autre base que le reste du dossier. Les heures travaillées et le PIB par heure sont pris à la base Productivité de l'OCDE, seule source qui publie les trois grandeurs sur une définition commune — condition pour que l'identité PIB par habitant = PIB par heure × heures par habitant se vérifie exactement, ce qu'elle fait ici. Ses parités de pouvoir d'achat sont celles de 2020, contre 2021 pour les Perspectives économiques utilisées partout ailleurs : le PIB par habitant néerlandais y dépasse le français de 24 % au lieu de 28 %. L'écart entre les deux bases porte sur le niveau, jamais sur la décomposition.

« Heures travaillées par habitant » ne dit rien de la qualité des emplois. Le taux d'emploi néerlandais se paie en temps partiel massif — le plus élevé de l'Union — et une partie de l'écart avec la France tient à des emplois courts, souvent féminins, dont la comparaison en heures ne dit ni la rémunération ni le choix qui les sous-tend.

La dette des sociétés néerlandaises est surestimée. Elle comprend des financements intragroupe de multinationales domiciliées aux Pays-Bas pour des raisons fiscales, sans rapport avec l'économie domestique. Le même biais gonfle la valeur ajoutée des services aux entreprises — la branche qui contribue le plus à la croissance néerlandaise — ainsi que l'impôt sur les sociétés et la part des profits dans le PIB.

Les croissances par branche sont chaînées à partir des taux annuels publiés par l'OCDE, et non calculées sur un indice de volume unique : un changement de base ou de nomenclature en cours de série s'y répercute. Les contributions les pondèrent par la part de 2005, ce qui suppose la structure figée à cette date ; leur somme retombe néanmoins à 0,4 point près sur la croissance d'ensemble, aux Pays-Bas comme en France.

La comparaison des retraites est incomplète. Les droits à retraite des régimes publics par répartition ne figurent pas au bilan des ménages dans les comptes financiers : le tableau compare donc un patrimoine capitalisé néerlandais à un patrimoine capitalisé français, pas deux promesses de retraite. Le second tableau, la dépense publique, est la grandeur qui les rend comparables.

Les crises expliquent-elles la dette, ou le déficit permanent ?

La dette française se raconte d’ordinaire comme une succession d’accidents : la crise financière, puis le Covid. Les marches existent, elles sont visibles sur la courbe ci-dessus, et elles sont grosses. Mais la question utile n’est pas « d’où vient le saut ? » — c’est « pourquoi ne redescend-il jamais ? ». Voici la décomposition complète, période par période, sur les trente années que couvre la série d’Eurostat.

PériodeContextePoints de PIB
1995 → 2007Douze ans sans choc+7,7
2007 → 2009Crise financière+18,6
2009 → 2019Dix ans sans choc+14,1
2019 → 2020Crise sanitaire+16,7
2020 → 2023Sortie de crise, inflation forte — seule décrue de la série−5,4
2023 → 2025Aucun choc+6,1
Les deux chocsTrois années sur trente+35,3
Les périodes sans chocVingt-sept années sur trente+22,5
1995 → 2025De 57,8 % à 115,6 % du PIB+57,8

Eurostat, gov_10dd_edpt1, dette publique brute consolidée au sens de Maastricht, en % du PIB, France, 1995-2025.

Ce que cette décomposition est, et ce qu’elle n’est pas

C’est une lecture arithmétique de la série annuelle, pas une imputation causale : découper autrement les bornes déplacerait les totaux. Le découpage retenu isole les deux seuls épisodes que le document d’origine qualifie de chocs, et laisse tout le reste dans les périodes ordinaires. Il ne dit pas ce qui a causé quoi — il dit combien de points de dette ont été acquis pendant, et en dehors, des années de crise.

Enfin, un point de dette n’est pas un euro emprunté : le ratio bouge aussi par son dénominateur. C’est précisément ce qui explique la seule décrue de la série, entre 2020 et 2023.

Les crises font monter la dette ; le déficit permanent l’empêche de redescendreLes deux chocs pèsent 35,3 points sur les 57,8 acquis depuis 1995 — soit 61 %, et il serait faux de prétendre qu’ils ne comptent pas. Mais trois faits pèsent plus lourd que cette part. Aucune période sans choc n’a jamais rendu de points : elles en ajoutent 22,5 au total, dont 14,1 sur les dix années de calme qui séparent les deux crises et 6,1 depuis 2023. La seule décrue de trente ans est celle de 2020-2023 — et elle vient de l’inflation, pas d’un effort : le dénominateur a bondi pendant que la dépense était revalorisée avec retard. Et le déficit d’aujourd’hui n’a presque plus rien de conjoncturel : 4,9 points sur 5,1 sont structurels, soit 96 %. Une reprise de la croissance ne le résorbera pas.

La comparaison allemande achève la démonstration. En 2009, le choc a été de même ampleur des deux côtés du Rhin — +4,8 points de dépense publique en Allemagne contre +4,4 en France — et le recul du PIB nominal allemand a même été plus violent. L’Allemagne a effacé 79 % du choc en cinq ans ; la France en a effacé 23 % en deux ans, puis est repartie à la hausse jusqu’à dépasser son pic de crise. Le point de bascule est identifiable, et il est social : sur la protection sociale, l’Allemagne monte de 1,76 point en 2009 puis en rend 1,09 d’ici 2019 ; la France monte de 1,90 et n’en rend aucun.

Un budget largement écrit d’avance

Voici ce qui rend le reste compréhensible. L’essentiel de la dépense publique n’est pas décidé chaque année : il découle de droits ouverts et de la démographie. Retraites et santé absorbent 57 € sur 100 dépensés. Le nombre de retraités est passé d’environ 4 millions en 1975 à plus de 17 millions. En 2024, les prestations vieillesse ont progressé de 6,5 % sans qu’aucune mesure nouvelle ait été votée — dont environ 1,5 point seulement de démographie et de pension moyenne, le reste venant de la revalorisation et de l’effet de noria.

Un gouvernement qui ne déciderait rien du tout verrait donc la dépense augmenter. C’est ce qui produit l’effet de cliquet visible sur cinquante ans : 46,1 % du PIB en 1975, 53,6 % au plus bas des années 2000, 55,3 % en 2019, 57,0 % en 2024. Chaque crise ajoute un palier ; la décrue qui suit ne ramène jamais au point de départ.

La conséquence est rarement énoncée, et elle explique beaucoup du débat budgétaire français : les gouvernements successifs n’ont pas tant arbitré entre des dépenses qu’ils n’ont cherché des recettes. L’assainissement de 2010-2019 s’est fait aux deux tiers par les recettes (+3,7 points de PIB) et pour un tiers par les dépenses (−2,7 points). Et la dégradation de 2022-2024 vient d’une chute des recettes (−2,5 points en deux ans), pas d’une hausse des dépenses, qui reculaient sur la même période.

Ce qu’on a coupé pour payer, et ce qui paie aujourd’hui

Trois financements se sont succédé, dans cet ordre.

  1. La défense. C’est le poste qui a le plus reculé sur longue période, de l’ordre de 4 % du PIB dans les années 1960 à 1,9 % aujourd’hui. Il remonte depuis 2022, ce qui referme cette marge pour de bon.
  2. L’investissement public. Seul poste qui recule sur les deux mesures à la fois : −1 point de PIB, et de 11,5 % à 7,5 % de la dépense publique. Sur 100 € dépensés en 1975, 11,50 € allaient aux routes, aux ponts, aux réseaux et aux bâtiments ; il en reste 7,50 €. C’est le poste le plus facile à comprimer politiquement, parce que reporter la rénovation d’un pont ne se voit pas l’année où on le décide — et le plus coûteux à différer, parce que le report se paie plus tard et hors de tout arbitrage démocratique explicite.
  3. La dette. C’est le point décisif : en points de PIB, un seul poste a réellement reculé et les salaires publics ont même légèrement progressé. Les prestations n’ont donc pas été financées en coupant ailleurs : elles l’ont été par la hausse de la dépense totale, couverte d’abord par les prélèvements, ensuite par l’emprunt.
Et c’est le déficit qui étrangle maintenant les services publicsLa boucle se referme là. Les intérêts coûtent environ 65 Md€ par an — davantage que le budget de la Défense, à peu près autant que celui de l’Éducation nationale, soit 856 € par habitant contre 590 en Allemagne. Cet argent ne construit rien, ne soigne personne et n’enseigne à personne. Il déforme jusqu’aux comparaisons : la fonction « services généraux » française paraît lourde, et l’on en conclut à une bureaucratie coûteuse — alors que l’administration générale française est la moins chère du panel après l’Espagne, et qu’une fois les intérêts retirés elle tombe exactement à la moyenne européenne. Ce n’est pas un problème de bureaucratie, c’est un problème de dette. Le déficit n’est plus seulement une conséquence de la dépense : il en est devenu l’un des postes.

Mis à jour : 2026-08