21 chapitresChaque chiffre porte sa source et son millésime, parmi 223 références. Voir les sources.

CHIFFRES POUR 2027
Thème 05

Industrie et désindustrialisation

Le fait le plus important de ce thème est récent et peu connu : depuis 2023, les coûts salariaux unitaires allemands progressent plus vite que les français. L'avantage compétitif allemand des années 2000 s'est inversé.

Partie 1

Ce qui s’est passé

Le recul de l’emploi et de la valeur ajoutée industriels, les coûts, et la part qui vient réellement des délocalisations — bien plus faible qu’on ne le dit.

Quel poids l'industrie pesait-elle, et pèse-t-elle ?

Emploi manufacturier français (Eurostat, milliers de personnes) : 3 584 en 1995, 3 509 en 2000, 2 785 en 2010, 2 639 en 2016 — puis remontée à 2 800 en 2024. Soit −886 000 emplois de 1995 à 2016, puis +161 000 de 2016 à 2024. Sur période plus longue : 22 % de la population active en 1980 (5,33 millions), 12 % en 2007.

Part du manufacturier dans la valeur ajoutée : 22,3 % en 1970, 16,1 % en 2000, 11,2-11,4 % en 2024-2025.

Indicateur (2023)FranceAllemagneItalie
VA industrie (NACE B-E) / PIB13,4 %21,9 %≈ 22 % (2021)
Emploi industriel / emploi total10,1 %17,7 %n.d.

Eurostat, comptes nationaux annuels par branche : nama_10_a10 (valeur ajoutée) et nama_10_a10_e (emploi), périmètre NACE B à E, données 2023. Périmètre à surveiller : « industrie » au sens B-E inclut l'énergie, l'eau et les déchets, et donne un poids supérieur à « industrie manufacturière » au sens C seul.

LimitesLe périmètre change tout : « manufacturier » strict donne environ 11 %, « NACE B-E » (avec énergie et extraction) 13,4 %. Deux sources sérieuses peuvent afficher des chiffres différents pour la même année sans que l'une ait tort.

Coûts du travail : la comparaison qui compte

Coût horaire ou coût salarial unitaire ?

Le coût horaire est ce que l'employeur paie par heure travaillée. Le coût salarial unitaire rapporte ce coût à la productivité : c'est le coût du travail par unité produite. C'est le second qui détermine la compétitivité — un pays peut avoir des salaires élevés et rester compétitif si sa productivité suit.

Coût horaire, 2024, en euros

PaysEnsemble de l'économieIndustrie manufacturière
Pays-Bas45,247,3
Allemagne43,548,5
France43,445,7
Italie31,031,7
Espagne25,527,2
Pologne17,315,5
UE-2733,533,8

Point capital pour le débat : sur l'ensemble de l'économie France ≈ Allemagne (43,4 contre 43,5 €), mais dans le manufacturier l'Allemagne est nettement au-dessus (48,5 contre 45,7 €). L'écart de coût horaire industriel n'est donc pas défavorable à la France. Particularité française en revanche : la part des coûts non salariaux (cotisations) est de 32,3 %, la plus élevée de l'UE, contre 24,8 % de moyenne.

Coûts salariaux unitaires : l'inversion de 2023

Coûts salariaux unitaires nominaux, France et Allemagne

Base 100 en 2000. Au-dessus de l'autre courbe = perte de compétitivité relative.

FranceAllemagne
Coûts salariaux unitaires100120140160base 100 en 2000200020052010201520202025AllemagneFrance
Trois périodes. De 2000 à 2011, l'écart se creuse au détriment de la France, jusqu'à +14 points en 2007 — c'est l'effet des réformes Hartz et de la modération salariale allemande, le socle du récit sur la compétitivité perdue. De 2013 à 2019, l'écart se referme presque entièrement. Et depuis 2023, il s'inverse : les coûts salariaux unitaires allemands progressent plus vite, l'écart atteignant −11,5 points en faveur de la France en 2025. Sur 2000-2025 : +55 % en France contre +67 % en Allemagne. Source : Eurostat nama_10_lp_ulc.

Eurostat, nama_10_lp_ulc, coût salarial unitaire nominal rapporté aux heures travaillées, ensemble de l'économie, rebasé par nos soins en 2000 = 100. Périmètre : ensemble de l'économie, pas la seule industrie manufacturière.

Données de la figure
AbscisseAllemagneFrance
2000100,0100,0
2001100,0102,2
2002101,1105,2
2003102,4107,2
2004102,0108,0
2005101,3110,0
200699,4111,6
200799,2113,1
2008102,0116,2
2009108,6120,0
2010107,5121,1
2011107,9122,2
2012111,6125,2
2013114,2126,9
2014116,2128,0
2015118,6128,4
2016120,3129,6
2017122,0131,0
2018126,0132,1
2019130,1131,0
2020135,1136,5
2021134,4137,5
2022139,5143,7
2023150,5149,3
2024159,2152,7
2025166,6155,1

Ce résultat change la lecture du débat français sur la compétitivité-coût : l'argument était solide pour la période 2000-2012, il ne l'est plus aujourd'hui. Ce qui ne signifie pas que la compétitivité française soit rétablie — le décrochage accumulé sur quinze ans a détruit des capacités industrielles qui ne reviennent pas mécaniquement.

Eurostat lc_lci_lev (coût horaire) et nama_10_lp_ulc (coûts salariaux unitaires nominaux, NULC_PER), 2024-2025.

Pourquoi la France s'est-elle plus désindustrialisée que l'Allemagne ?

Causes classées par le Conseil d'analyse économique sur 2000-2007, période où la part industrielle recule de 6 points en France pendant qu'elle progresse de 6 points en Allemagne :

  1. Coûts salariaux unitaires — +30 % en France contre +10 % en Allemagne sur la période. Cause jugée majeure à l'époque (voir l'inversion récente ci-dessus).
  2. Gains de productivité et mutation structurelle — 42 000 emplois détruits par an.
  3. Concurrence internationale — 18 000 emplois par an, le double de la moyenne de longue période, l'automobile représentant la moitié.
  4. Externalisation vers les services — effet purement statistique, passé de 17 000 à 3 000 emplois par an après 2000.
  5. Absence de montée en gamme — contrairement à l'Allemagne, ni le haut de gamme ni la R&D n'ont protégé les exportateurs français sur cette période.
« Gains de productivité » et « mutation structurelle » : de quoi parle-t-on ?

Les gains de productivité détruisent de l'emploi industriel sans détruire de production. Si une usine produit autant avec 20 % d'ouvriers en moins grâce à l'automatisation, l'emploi industriel recule alors que la valeur ajoutée est stable. Ce n'est pas de la désindustrialisation au sens économique : c'est de la modernisation. L'Insee mesure une productivité manufacturière progressant de +3,2 %/an contre +1,7 % pour l'ensemble de l'économie — l'industrie détruit donc mécaniquement de l'emploi plus vite que les autres secteurs, à production égale.

La mutation structurelle (ou « déformation de la demande ») désigne le fait qu'à mesure que les revenus augmentent, les ménages consacrent une part décroissante de leur budget aux biens manufacturés et croissante aux services — santé, loisirs, éducation, restauration. La demande se déplace, l'emploi suit. C'est un phénomène commun à toutes les économies avancées, y compris l'Allemagne.

Ces deux mécanismes expliquent, à eux seuls, 65 % des pertes d'emploi industriel françaises sur 2000-2007. Autrement dit : les deux tiers de la « désindustrialisation » ne sont pas des délocalisations.

Quelle part vient de quoi ? La décomposition, et pourquoi la question est mal posée

L'intitulé habituel — « quelle part vient des délocalisations, de la Chine, des coûts, de l'euro, de l'énergie ? » — suppose qu'il existe une décomposition complète. Elle n'existe pas. Voici ce qui existe réellement.

FacteurPart 1980-2007Part 2000-2007
Gains de productivité + déformation de la demande29 %65 %
Externalisation vers les services (effet statistique)20-25 %5 %
Concurrence internationale13 %28 %

Trois réserves majeures, et elles sont décisives :

  1. L'intervalle de confiance sur la concurrence internationale va de 9 % à 70 % selon le modèle retenu. Les auteurs le reconnaissent eux-mêmes. Citer « 13 % » comme un fait établi est abusif.
  2. Ces trois facteurs ne couvrent pas tout. Il reste une part résiduelle non expliquée.
  3. L'étude date de 2010. Elle ne dit rien de la fiscalité de production, de l'euro, des normes, ni de la crise énergétique de 2022. Aucune décomposition actualisée intégrant tous ces facteurs n'existe.

Sur l'euro et les normes en particulier : aucune part chiffrée isolée n'a été trouvée dans la littérature académique française. Ce sont des facteurs invoqués dans le débat, pas des grandeurs mesurées.

L. Demmou, DG Trésor, document de travail 2010/01, repris par le CAE note 13.

Et l'énergie ?

C'est le facteur le plus récent et le plus mal compris, parce que la situation s'est complètement retournée entre 2022 et 2025.

Électricité industrielle, €/kWh hors taxesFranceAllemagneItalieEspagneUE-27
2020, 1ᵉʳ semestre0,0750,0850,0880,0880,082
2022, 2ᵉ semestre (pic)0,2510,1780,2030,1520,199
2025, 1ᵉʳ semestre0,1300,1830,1680,1160,157

La France a connu le pic le plus violent en 2022 (+230 % par rapport à 2020, du fait de l'indisponibilité du parc nucléaire), mais elle est redescendue à 0,130 €/kWh en 2025, très en dessous de la moyenne UE (0,157) et surtout de l'Allemagne (0,183). L'Allemagne est aujourd'hui le pays cher parmi les grands, avec des prix industriels restés 115 % au-dessus de leur niveau de 2020.

Mais sur le gaz, la situation est inverse. En 2025, la France paie 19,7 €/GJ contre 18,9 en Allemagne, 16,6 en Italie et 17,7 en moyenne UE — après avoir atteint le pic du panel en 2024 (26,2 €/GJ).

Conclusion : l'énergie est un désavantage français pour les industries gazo-intensives (chimie, verre, engrais) et un avantage pour les industries électro-intensives (métallurgie de l'aluminium, électrolyse, data centers). Parler de « l'énergie » comme d'un facteur unique n'a pas de sens.

Eurostat nrg_pc_205 (électricité, bande IC 500-1999 MWh) et nrg_pc_203 (gaz, bande I2), hors taxes.

Combien d'usines ouvrent et ferment ?

France (Trendeo)20242025
Solde d'usines (ouvertures − fermetures)négatif−63, pire depuis 2014
Fermetures d'usinesréf.+32 %
Création nette d'emplois+9 500+310
Investissements annoncés≈ 99 Md€160 Md€ (+61 %)
dont data centers67 Md€ (42 %), 2 800 emplois

Trendeo, Observatoire de l'investissementopérateur privé, pas un producteur de statistique publique : le décompte repose sur un recensement de presse et d'annonces, avec un champ et un seuil de taille qui lui sont propres. Il n'existe pas d'équivalent public de cette série. À utiliser comme indicateur de tendance, pas comme mesure.

Le contraste de 2025 est frappant : record d'investissements annoncés et pire solde d'usines depuis 2014. Les secteurs les plus touchés par les fermetures sont l'agroalimentaire et la métallurgie ; les PME et ETI sont les plus vulnérables. Et les data centers, qui absorbent 42 % des investissements annoncés, ne créent que 2 800 postes.

Donnée non comparableIl n'existe aucun équivalent de l'observatoire Trendeo en Allemagne ou aux États-Unis. Destatis et le BLS américain comptabilisent des établissements ou des emplois, pas des « usines » ouvertes et fermées selon une définition homogène. La comparaison internationale demandée ne peut pas être faite honnêtement — mieux vaut le dire que d'assembler des chiffres hétérogènes. Par ailleurs, la série annuelle Trendeo complète est réservée aux abonnés : seuls les points 2024-2025 sont publics.

Pourquoi délocalise-t-on ? Les motifs invoqués

Il n'existe pas de statistique officielle des motifs de délocalisation. Ce que la littérature économique et les enquêtes d'entreprises identifient comme facteurs, par ordre de fréquence de citation :

  1. Le coût du travail — décisif pour les productions à faible valeur ajoutée et forte intensité de main-d'œuvre. Rappel : le coût horaire est de 17,3 €/h en Pologne contre 43,4 € en France.
  2. La proximité du marché final — produire en Chine pour vendre en Chine n'est pas une délocalisation au sens strict, mais réduit la production exportée depuis la France.
  3. La fiscalité de production — la France a le D29 le plus élevé de l'UE (voir thème suivant), dû même en cas de perte, ce qui pèse particulièrement sur les sites capitalistiques.
  4. Le coût et la disponibilité de l'énergie — devenu déterminant depuis 2022 pour les industries gazo-intensives.
  5. Les normes environnementales et le temps d'autorisation — souvent cité, rarement mesuré.
  6. L'accès aux compétences — pénurie de techniciens et de soudeurs régulièrement invoquée par les industriels.
Donnée manquanteAucune de ces causes n'est chiffrée en part des délocalisations effectives. Les enquêtes d'opinion auprès de dirigeants mesurent des déclarations de motifs, pas des effets causaux. Se méfier de tout classement présenté comme quantifié.
Partie 2

La fiscalité, et ce qu’elle change vraiment

Les impôts de production, l’anomalie française la mieux documentée du dossier fiscal — et l’absence de preuve que les baisser réindustrialise.

Qu'est-ce qu'un impôt de production, et la France en a-t-elle trop ?

Définition

En comptabilité nationale, on distingue trois choses :

D21, impôts sur les produits — proportionnels aux ventes (TVA, TICPE, accises). Répercutés sur le prix.

D29, autres impôts sur la production — assis sur les facteurs de production détenus ou utilisés : masse salariale, valeur ajoutée, foncier, capital immobilisé. Dus même en cas de perte — c'est la caractéristique déterminante. Ce sont eux que l'on appelle « impôts de production » : CVAE, CFE, taxe foncière des entreprises, C3S, versement mobilité, taxe sur les salaires, IFER, TASCOM.

D51B, impôt sur les sociétés — assis sur le résultat. Nul si l'entreprise ne gagne rien.

La différence est économiquement décisive : le D29 s'impute avant le résultat et dégrade l'excédent d'exploitation même d'une entreprise déficitaire. L'industrie, capitalistique et foncièrement intensive, y est mécaniquement surexposée.

Impôts de production (D29), 2024% du PIB
Suède *10,2 %
France4,4 %
Italie3,0 %
Moyenne UE-272,4 %
Espagne1,7 %
Pays-Bas1,2 %
Allemagne1,0 %
Irlande0,8 %

Eurostat, gov_10a_taxag, poste D29 « autres impôts sur la production », secteur S13 et institutions de l'UE, en % du PIB, 2024. Attention au périmètre : le D29 brut inclut la taxe foncière acquittée par les ménages sur leur logement, les propriétaires étant en comptabilité nationale producteurs de services de logement. Le périmètre DGFiP, restreint aux entreprises, donne 3,3 % du PIB pour la même année.

* La Suède est un artefact de classification, pas une anomalie économique. Elle comptabilise une large part des cotisations employeurs en impôt sur la production. Vérification : cotisations sociales employeurs en % du PIB — Suède 3,4 %, Allemagne 7,0 %, France 10,0 %. En cumulant D29 + cotisations : France 14,4 %, Suède 13,6 %, Allemagne 8,0 %. Toute comparaison D29 brute incluant la Suède sans ce retraitement est trompeuse.

Le fait robuste, hors artefact suédois : la France affiche le D29 le plus élevé de l'UE, à 4,4 fois le niveau allemand. Montant total : 129 Md€, dont 76,3 Md€ portés par les sociétés non financières — c'est ce second chiffre qu'il faut utiliser pour parler de la charge sur les entreprises, et non les 129 Md€ souvent cités abusivement.

Mais ce qui compte, c'est la charge fiscale totale sur l'industrie

L'objection est juste et change le cadrage. Isoler le D29 est méthodologiquement fautif : un pays peut avoir un D29 élevé et un IS faible, ou l'inverse. Voici l'agrégat pertinent — tous les prélèvements sur les sociétés non financières, rapportés à leur valeur ajoutée.

2024Impôts de productionImpôt sur les sociétésCotisations patronalesTOTAL
France5,04 %4,31 %15,87 %25,22 %
Italie3,10 %4,19 %14,30 %21,59 %
Pays-Bas1,30 %6,26 %13,04 %20,60 %
Espagne1,66 %3,88 %13,84 %19,37 %
Allemagne1,14 %4,33 %10,32 %15,79 %

Trois conclusions qui déplacent le débat :

  1. L'écart franco-allemand est massif — 9,4 points de valeur ajoutée — et le D29 n'en explique qu'un tiers. Les cotisations patronales pèsent 5,6 points (59 % de l'écart), les impôts de production 3,9 points (41 %).
  2. L'impôt sur les sociétés ne contribue pour rien. À 4,31 % de la valeur ajoutée, la France est en dessous de l'Allemagne (4,33 %) et très en dessous des Pays-Bas (6,26 %). Le taux nominal français (25,8 %) est désormais inférieur à l'allemand (29,9 %). Le débat public sur le taux d'IS est largement hors sujet au regard des masses.
  3. Le vrai différentiel est le coin socio-fiscal, pas la fiscalité au sens strict. Si les entreprises françaises étaient taxées au taux allemand, la charge tomberait de 382 à environ 239 Md€ — un écart d'environ 143 Md€. Ce chiffre n'est pas un gisement d'économies : il intègre des différences de périmètre de protection sociale, l'Allemagne finançant davantage par cotisations salariales et par l'impôt sur le revenu.

Et en sens inverse : la France accorde une subvention fiscale implicite à la R&D de 34 %, 3ᵉ rang de l'OCDE, via le crédit d'impôt recherche. Comparer la fiscalité brute sans cette contrepartie serait trompeur.

Eurostat nasa_10_nf_tr, secteur S11, direct=PAID, 2024, rapporté à la valeur ajoutée brute du même secteur ; Tax Foundation pour les taux nominaux d'IS.

LimitesPoint de vigilance sur un double décompte fréquent : le chiffre de cotisations patronales françaises est déjà net des allègements généraux (réduction dégressive, ex-CICE). Il ne faut pas les déduire une seconde fois pour « corriger » l'écart franco-allemand.

Baisser les impôts de production réindustrialiserait-il la France ?

L'anomalie est réelle (voir ci-dessus). Mais l'effet mesuré de la baisse de 10 Md€ de 2021 est décevant. L'évaluation du comité France Stratégie (octobre 2025, à partir des travaux de l'IPP) conclut à : un effet positif mais limité sur l'investissement ; aucun effet détecté à court terme sur l'emploi ; pas d'effet observé sur le chiffre d'affaires ni les exportations. Le bénéfice était pourtant bien ciblé — 4,8 Md€ pour l'industrie, allègement deux fois supérieur pour les exportateurs.

Autrement dit : l'anomalie fiscale est documentée, mais la preuve empirique qu'y remédier réindustrialise reste faible — de l'aveu des évaluateurs eux-mêmes. Et le tableau précédent suggère pourquoi : le levier principal n'est pas là, il est dans les cotisations.

LimitesL'évaluation est brouillée par la crise sanitaire puis le choc énergétique, qui rendent le contrefactuel incertain. Ses auteurs la qualifient eux-mêmes d'« incertaine ».
Partie 3

Décider où implanter une usine

Le dossier tel qu’il se présente à un investisseur, poste par poste, et ce qui départage réellement la France, l’Allemagne, les États-Unis et la Chine.

Un dossier d'investissement type : où implanter une usine, France, Allemagne, États-Unis ou Chine ?

La question « faut-il baisser les impôts de production » se pose mal tant qu'on ne la replace pas dans la décision réelle d'un investisseur. Voici le dossier tel qu'il se présente à lui, poste par poste, puis un modèle de rentabilité à hypothèses simples pour mesurer ce qui pèse vraiment.

1. Les paramètres du dossier

PosteFranceAllemagneÉtats-UnisChine
Coût horaire du travail, industrie manufacturière45,70 €48,50 €≈ 44 € (48,3 $)≈ 6 € (fourchette 5-9 $)
dont salaire direct31,30 €37,00 €≈ 29 €n.d.
dont charges non salariales14,40 € — 31,5 %11,50 € — 23,7 %≈ 15 € — 33,3 %n.d.
Productivité horaire, économie totale87,5 $93,4 $98,3 $n.d.
Électricité industrielle, bande 20-70 GWh/an85,3 €/MWh159,5 €/MWh≈ 75 €/MWh≈ 82-107 €/MWh
Gaz industriel44,8 €/MWh54,6 €/MWhnettement moins chern.d.
Impôt sur les sociétés, taux combiné25,8 % (36,1 % avec la surtaxe si CA > 1,5 Md€)30,1 %25,6 %25 % (15 % si haute technologie)
Taux effectif moyen d'imposition (2023)24,1 %27,5 %26,3 %non couvert
Taux effectif marginal20,4 %22,4 %27,2 %non couvert
Impôts de production (« autres impôts sur la production », % du PIB)4,4 % — 129 Md€1,0 %catégorie sans équivalent directn.d.
Soutien à la R&DCrédit d'impôt recherche, 30 % jusqu'à 100 M€ puis 5 % — 7,8 Md€ de créanceForschungszulage, jusqu'à 3,5 M€/an par entrepriseDéduction immédiate rétablie en 2025 + crédit de rechercheSuper-déduction : 200 % des dépenses de R&D
Aide à l'investissement décarbonéCrédit d'impôt industrie verte : 15 à 55 %, plafond 150 à 350 M€ par projetCrédits de production sans plafond de volume : 35 $/kWh de batterie, 10 % des coûts pour les minéraux critiquesSubventions directes et crédit bonifié
Délai d'implantation≈ 17 mois — 8 mois d'écart entre délai théorique et délai réelécart théorie/pratique nuln.d.n.d.
Loyer logistique de référence89 €/m²/an en Île-de-France ; 55-71 € en régionsmoyenne européenne ≈ 88 €/m²/ann.d.n.d.

Deux faits sautent aux yeux avant tout calcul. D'abord, sur le coût du travail, la France est moins chère que l'Allemagne (−5,8 %) alors que son salaire direct est inférieur de 15,4 % : l'écart de salaire est en grande partie repris par les charges, ce qui compte pour le salarié mais pas pour l'investisseur, qui ne regarde que le coût total. Ensuite, sur l'énergie, la France est le pays européen dont l'écart avec les États-Unis est le plus faible — 85 €/MWh contre environ 75, soit un ratio de 1,14, quand l'Allemagne est à 159 €/MWh et la moyenne européenne à 134. L'Agence internationale de l'énergie estime que les prix européens pour les industries énergo-intensives restent en moyenne au double des prix américains et 50 % au-dessus des prix chinois et indiens — mais la France est l'exception européenne.

2. Le modèle de rentabilité

Hypothèses de l'usine type

Investissement de 100 M€ amorti sur 10 ans, chiffre d'affaires annuel de 120 M€, marge d'exploitation avant impôts et impôts de production de 15 % soit 18 M€, 200 salariés à 1 600 h par an, consommation de 50 GWh d'électricité. Tous les autres paramètres — prix de vente, qualité, logistique, accès au marché, disponibilité de la main-d'œuvre — sont supposés identiques, ce qui est évidemment faux mais permet d'isoler l'effet des trois variables qui nous intéressent. Coût du capital 8 %.

Usine type, résultat annuel en M€FranceAllemagneÉtats-UnisChine
Coût du travail — 200 × 1 600 h−14,6−15,5−14,1−1,9
Énergie — 50 GWh−4,3−8,0−3,8−4,7
Impôts de production (≈ 3,5 % de la valeur ajoutée en France)−1,6−0,4−0,4−0,4
= résultat avant impôt sur les sociétés15,512,117,729,0
− impôt sur les sociétés−4,0−3,6−4,5−7,3
= résultat net — rentabilité de l'investissement11,5 — 11,5 %8,5 — 8,5 %13,2 — 13,2 %21,7 — 21,7 %

Résultat central : sur ces hypothèses, la France bat l'Allemagne et se situe à trois points des États-Unis — et à dix points de la Chine. Le poste qui départage la France et l'Allemagne n'est ni la fiscalité ni le travail : c'est l'énergie, qui vaut à elle seule 3,7 M€ par an, soit davantage que l'écart d'impôts de production et d'impôt sur les sociétés réunis. Le poste qui départage l'Europe et la Chine est uniquement le travail, qui vaut 12,7 M€.

3. Sensibilité : le classement dépend entièrement du profil de l'usine

Type d'usineCe qui domineOù elle va
Intensive en main-d'œuvre — textile, assemblage, électronique grand public. Le travail dépasse 40 % de la valeur ajoutéeCoût horaireRien ne rattrape un rapport de 1 à 7 sur le travail. Aucun aménagement fiscal européen ne compense. La question n'est pas « France ou Allemagne » mais « Europe ou Asie »
Électro-intensive — aluminium, chimie de base, verre, acier électrique. L'électricité dépasse 10 % de la valeur ajoutéePrix de l'électricitéC'est le seul segment où la France a un avantage européen décisif : 85 €/MWh contre 159 en Allemagne, et un contenu carbone de 40 g/kWh contre 336. Sur une usine consommant 500 GWh, l'écart franco-allemand atteint 37 M€ par an
Intensive en capital et en R&D — pharmacie, semi-conducteurs, aéronautiqueFiscalité de l'assiette et subventionsLe crédit d'impôt recherche et le crédit industrie verte deviennent structurants. Mais les crédits américains de la loi sur la réduction de l'inflation sont sans plafond de volume, quand les dispositifs français sont plafonnés par projet
Faible marge, forte valeur ajoutée localeImpôts de productionC'est le seul cas où les impôts de production sont réellement décisifs — parce qu'ils sont dus même en l'absence de bénéfice
Pourquoi les impôts de production comptent plus que leur montant ne le suggère

Ils sont assis sur la valeur ajoutée, les surfaces, la masse salariale ou le chiffre d'affaires — pas sur le bénéfice. Une usine neuve en montée en cadence, déficitaire pendant trois ans, ne paie pas d'impôt sur les sociétés mais paie l'intégralité de sa cotisation foncière, de sa taxe foncière et de son versement mobilité. Dans un plan d'affaires, cela déplace le point mort. C'est pourquoi ils n'apparaissent ni dans les taux nominaux d'impôt sur les sociétés, ni dans les taux effectifs marginaux calculés par l'OCDE — indicateur sur lequel la France est d'ailleurs meilleure que l'Allemagne et les États-Unis (20,4 % contre 22,4 et 27,2).

4. Les niches fiscales, et leur poids

Dépenses fiscales, FranceMontant
Total, prévision 202688,3 Md€ — ≈ 3,0 % du PIB
2025 / 202491,8 / 89,4 Md€
Nombre de dispositifs465, dont 82 en extinction
1. Crédit d'impôt recherche8 041 M€
2. Crédit d'impôt emploi à domicile7 208 M€
3. Abattement de 10 % sur les pensions4 665 M€
4. Exonération Dutreil sur la transmission d'entreprises4 000 M€
5. Exonération de l'épargne salariale2 890 M€
6-10. TVA travaux, TVA restauration, heures supplémentaires, dons, travaux fonciers11 184 M€
Les dix premières37 988 M€ — 43 % du total

S'y ajoutent les niches sociales — exonérations de cotisations — pour près de 80 Md€ en 2023, en croissance continue depuis 1993 et marquées par un saut de plus de 20 Md€ en 2019 lors de la bascule du crédit d'impôt compétitivité emploi en allègements de cotisations. La Cour des comptes juge les dépenses fiscales « toujours plus coûteuses et nombreuses, grevant le produit des grands impôts » et recommande de supprimer celles dont l'évaluation a montré l'insuffisante efficacité.

5. La stabilité fiscale, qui est peut-être le vrai sujet

Un industriel amortit sur quinze à vingt ans. Ce qu'il regarde n'est pas le taux d'une année, c'est la prévisibilité. Sur ce point, le dossier français est mauvais, et la cotisation sur la valeur ajoutée en est l'illustration canonique :

TexteDécision sur la suppression de la CVAE
Loi de finances 2021Division par deux (suppression de la part régionale)
Loi de finances 2023Réduction de moitié, suppression annoncée pour 2024
Loi de finances 2024Report : suppression étalée jusqu'en 2027
Loi de finances 2025Nouveau report : gel 2025-2027, extinction 2028-2030
Projet de loi de finances 2026Proposition d'accélération à 2028…
Loi de finances 2026article supprimé. Taux gelé à 0,28 %, suppression au 1ᵉʳ janvier 2030

Quatre calendriers de suppression différents annoncés en cinq lois de finances, pour une échéance passée de 2024 à 2030. Sur la même période : baisse de l'impôt sur les sociétés de 33⅓ % à 25 % entre 2018 et 2022, puis réintroduction en 2025 d'une contribution exceptionnelle portant le taux effectif à 36,1 % pour les grandes entreprises, reconduite en 2026 avec un seuil relevé ; et un triple rabot du crédit d'impôt recherche en 2025 (forfait de fonctionnement ramené de 43 % à 40 %, suppression du régime jeune docteur, exclusion des frais de brevets).

Ce que la littérature économique en dit. L'indice d'incertitude de politique économique de Baker, Bloom et Davis, appliqué aux entreprises cotées, donne des effets substantiels : pour une firme dont un quart du chiffre d'affaires dépend de la commande publique, la hausse d'incertitude observée entre 2005-2006 et 2011-2012 correspond à une baisse du taux d'investissement d'environ un dixième et de la croissance de l'emploi de 4,5 points. Sur données macroéconomiques, un choc d'incertitude comparable réduit l'investissement brut d'environ 6 % et la production industrielle de 1,2 %.

Sur la sensibilité de la localisation à la fiscalité, la méta-analyse de référence donne une semi-élasticité médiane de −3,3 : un point de taux d'imposition en moins augmenterait l'investissement direct étranger d'environ 3,3 %. Les estimations plus récentes sont plus basses, autour de −2,5, et surtout un travail plus récent souligne qu'une part significative de l'élasticité mesurée reflète des choix de localisation des bénéfices et non de capacités de production : l'élasticité de l'investissement réel serait plus faible.

6. Et la mobilité des personnes ?

La question de savoir si les hauts revenus partent est souvent traitée par anecdotes. La littérature empirique existe, et son résultat principal est un immense écart selon la population considérée.

ÉtudePopulationÉlasticité au taux net d'impôt
Kleven, Landais, Saez (2013)Footballeurs étrangers en Europe1,06
idemFootballeurs nationaux0,12
Akcigit, Baslandze, Stantcheva (2016)Inventeurs étrangers du centile supérieur0,63 à 1,04
idemInventeurs nationaux du centile supérieur0,02 à 0,03
Moretti, Wilson (2017)Scientifiques de premier plan, entre États américains0,40 en stock, ≈ 1,8 en flux

Le rapport entre l'élasticité des étrangers très mobiles et celle des nationaux est de 9 pour 1 chez les footballeurs et de 35 à 50 pour 1 chez les inventeurs. Ces populations — sportifs sous contrat international, inventeurs brevetants, chercheurs les plus cités — sont extraordinairement mobiles et ne sont représentatives ni de l'ensemble des contribuables, ni a fortiori de la main-d'œuvre d'un site industriel. Kleven et ses coauteurs montrent d'ailleurs que les effets de tri disparaissent statistiquement pour les joueurs de moindre niveau. Extrapoler ces élasticités à la localisation d'une base d'emploi industriel n'a pas de fondement empirique.

7. Comment la France est vue de l'extérieur

Baromètre EY, décisions d'investissement étranger, 2025NombreÉvolution
France — 1ʳᵉ place européenne pour la 7ᵉ année852−17 %
Royaume-Uni730−14 %
Allemagne548−10 %
dont projets industriels français354−15 %
dont projets de R&D français−47 %
Emplois créés en France≈ 28 000−4 % (moyenne européenne −25 %)

Atouts cités : taille du marché, infrastructures, compétences, accès à une énergie décarbonée. Freins cités : coût du travail, pression fiscale, imprévisibilité politique et réglementaire.

Le baromètre des dirigeants américains implantés en France est nettement plus sombre : 55 % jugent que le contexte s'est dégradé en 2025, 16 % le jugent positivement (contre 70 % en 2022), 46 % ne recommanderaient pas la France à une entreprise américaine cherchant à investir, et 90 % demandent des réformes structurelles — simplification administrative, baisse des impôts et charges. Seuls 4 % attendent des progrès avant l'élection de 2027.

La tension entre ces deux lectures est le vrai enseignement du dossier. La France reste championne d'Europe en nombre de projets et son électricité décarbonée est un avantage industriel de premier ordre, mais ses flux d'investissements directs entrants ne se sont élevés qu'à 25,2 Md€ en 2024, en repli de 28 %, et le sentiment des investisseurs installés est au plus bas de la décennie.

Eurostat lc_lci_lev, nrg_pc_205, nrg_pc_203, gov_10a_taxag ; OCDE Corporate Effective Tax Rates 2023 ; Tax Foundation (organisme engagé, favorable à la baisse de la fiscalité des entreprises) ; Institut Montaigne et Fondation IFRAP (organismes engagés) pour les impôts de production ; annexe Voies et moyens tome II au PLF 2026 ; rapport Guillot 2022 ; Baker, Bloom & Davis (2016) ; De Mooij & Ederveen (2003) ; Kleven, Landais & Saez (2013) ; Akcigit, Baslandze & Stantcheva (2016) ; Moretti & Wilson (2017) ; baromètre EY 2026 et baromètre AmCham-Bain 2026 (cabinets privés).

LimitesLe modèle de rentabilité est entièrement de notre fait. Il ne provient d'aucune institution, repose sur une usine fictive, et suppose tous les autres paramètres identiques — ce qui est faux : accès au marché, logistique, chaîne de fournisseurs, disponibilité de la main-d'œuvre qualifiée et risque politique pèsent souvent davantage que les trois variables modélisées. Il sert à hiérarchiser des ordres de grandeur, pas à décider. Les données de coût du travail américaines et chinoises ne sont pas méthodologiquement comparables aux séries européennes : le Bureau of Labor Statistics a interrompu sa série de comparaison internationale en 2012, et le chiffre chinois provient d'une source commerciale, avec une fourchette réelle de 5 à 9 $ selon la province. Aucun taux effectif d'imposition n'existe pour la Chine sur base comparable. Le nombre exact de modifications de la fiscalité des entreprises n'est décompté par aucune source officielle : la chronologie ci-dessus est le matériau documenté disponible.

Le protectionnisme marcherait-il ? Ce que dit vraiment l'étude américaine

C'est un point où un chiffrage très répandu est mal attribué. Vérification faite sur la source primaire.

Ce que mesure l'étude de la Fed

Flaaen et Pierce, Federal Reserve, FEDS Working Paper 2019-086. Méthode : différences-de-différences sur données mensuelles par industrie, comparant les secteurs manufacturiers fortement exposés aux tarifs de 2018 à ceux qui l'étaient peu. Ce n'est pas un contrefactuel macroéconomique « avec ou sans tarifs » — c'est un effet différentiel entre industries.

Résultat, pour un passage du 25ᵉ au 75ᵉ percentile d'exposition :

CanalEffet sur l'emploi manufacturier
Protection à l'importation (effet recherché)+0,3 %
Hausse du coût des intrants−1,1 %
Représailles commerciales étrangères−0,7 %
Effet net−1,4 %

Le canal protecteur existe et est statistiquement significatif. Il est simplement d'un ordre de grandeur inférieur aux deux canaux destructeurs.

D'où vient réellement le « 1 000 contre 75 000 »

Attribution à corriger

Ces deux chiffres ne figurent pas dans l'étude de la Fed. Le working paper ne contient aucun décompte d'emplois en valeur absolue — il ne raisonne qu'en effets relatifs entre percentiles.

Le chiffrage vient de Kadee Russ et Lydia Cox, « Steel Tariffs and U.S. Jobs Revisited », Econofact, février 2020. Les 1 000 emplois sont un comptage BLS brut sur le code NAICS 3311 (production d'acier) : « environ 1 000 emplois de plus en novembre 2019 qu'en mars 2018 » — une statistique descriptive, pas une estimation causale. Les 75 000 emplois sont un calcul dérivé appliquant un effet de 0,6 % à la base d'emploi manufacturier américain (~12,8 millions).

Trois précautions : les deux chiffres ne sont pas homogènes (un solde observé dans un secteur étroit contre une estimation économétrique sur tout le manufacturier) ; les soustraire pour obtenir « −74 000 net » additionne deux natures statistiques différentes ; et le coefficient de 0,6 % utilisé par Russ et Cox ne correspond pas au −1,1 % du canal intrants de la Fed, sans que la dérivation soit explicitée.

Formulation rigoureuse : « L'étude de la Fed établit que les industries les plus exposées ont vu leur emploi reculer de 1,4 % relativement aux moins exposées, la protection obtenue (+0,3 %) étant plus qu'annulée par le renchérissement des intrants (−1,1 %) et les représailles (−0,7 %). Le chiffrage popularisé de 1 000 contre 75 000 provient d'un calcul distinct d'Econofact. »

Le mécanisme reste, lui, parfaitement solide, et c'est ce qui compte pour le débat français. Russ et Cox le résument ainsi : « il y a plus de 12 millions d'emplois dans les industries qui utilisent de l'acier dans leur processus de production ; près de 2 millions dans celles qui en utilisent intensivement ». L'emploi dans la production d'acier se compte en dizaines de milliers, l'emploi dans les industries consommatrices d'acier en millions. Une mesure protectrice ne peut être positive en net que si son gain unitaire pour le protégé excède d'un facteur considérable son coût unitaire pour l'aval. Condition non remplie en 2018-2019.

Le cas européen : le mécanisme d'ajustement carbone

Arguments pour : le MACF donne un prix au carbone importé et protège l'industrie européenne du dumping environnemental. Arguments contre : il ne couvre que 571 lignes tarifaires sur 10 000, soit 1,2 % de la valeur des importations françaises ; la suppression des quotas gratuits pourrait dégrader les comptes d'exploitation de 45 Md€/an au niveau européen, dont 4 Md€ en France, en pénalisant les industries en aval.

Flaaen & Pierce, FEDS 2019-086 ; Russ & Cox, Econofact, 6 février 2020 ; Rexecode (proche du patronat) pour le MACF.

Comment sont imposées les entreprises françaises, et avec quel effet réel sur la compétitivité

Le débat oppose des slogans — « la France écrase ses entreprises », « les entreprises ne paient pas assez » — parce qu'il additionne des choses qui ne s'additionnent pas. Voici les quatre prélèvements distincts, ce que chacun frappe, et ce que la comparaison internationale dit vraiment.

Les quatre prélèvements, et pourquoi l'assiette compte plus que le taux

Les impôts de production (D29 au sens du système européen de comptes) sont ceux que l'entreprise doit du seul fait qu'elle produit : parce qu'elle occupe des locaux, emploie des salariés, détient des équipements ou réalise du chiffre d'affaires. En France : taxe foncière professionnelle, taxe sur les salaires, versement mobilité, CFE, C3S, CVAE, IFER, TASCOM.

L'impôt sur les sociétés frappe le bénéfice.

Les cotisations sociales employeurs frappent la masse salariale.

La fiscalité de l'énergie frappe la consommation d'électricité, de gaz et de carburants.

Trois propriétés rendent les impôts de production économiquement différents de l'impôt sur les bénéfices, et elles sont de construction juridique, pas d'estimation. Ils sont dus même à perte : une entreprise déficitaire paie l'intégralité de sa CFE, de sa C3S et de son versement mobilité. Ils frappent en cascade : la C3S étant assise sur le chiffre d'affaires, plus une chaîne de valeur comporte d'étapes juridiquement séparées, plus elle est taxée — deux entreprises intégrées verticalement paient moins qu'une chaîne de trois sous-traitants pour la même production finale. Ils pèsent plus sur l'industrie capitalistique, l'assiette foncière étant proportionnelle aux immobilisations.

Impôts de production en France, périmètre DGFiPAssiette réelle20192023
Taxe foncière bâtie, part entreprisesValeur locative des locaux16,317,3
Taxe sur les salairesMasse salariale des secteurs non assujettis à la TVA13,816,6
Versement mobilitéMasse salariale (11 salariés et plus)9,211,3
CFEValeur locative foncière8,68,2
C3SChiffre d'affaires3,94,8
CVAEValeur ajoutée14,04,0 (−71,8 %)
IFERÉquipements de réseau1,72,0
TASCOMSurface commerciale1,01,2
Total, périmètre DGFiP92,7 Md€

DGFiP, Statistiques n° 35, mai 2025, données 2023, montants en milliards d'euros. Les 27 Md€ d'écart entre la somme des huit lignes et le total correspondent à une nébuleuse de taxes sectorielles et de contributions affectées.

Impôts de production en % de la valeur ajoutée, par secteur20192023Écart
Industrie5,6 %4,2 %−1,4 pt
Commerce, transport, hébergement-restauration4,6 %3,5 %−1,1 pt
Services spécialisés4,4 %3,4 %−1,0 pt
Finance et assurance3,1 %1,7 %−1,4 pt
Immobilier15,5 %17,5 %+2,0 pt

Un fait rarement relevé : l'industrie supportait bien la charge la plus lourde hors immobilier avant la réforme de 2021, et c'est elle qui a le plus bénéficié. Mais l'immobilier — secteur abrité, non exposé à la concurrence internationale — reste taxé quatre fois plus que l'industrie, et sa charge a augmenté.

Le résultat central : la France taxe la production plus que le bénéfice

Impôts de production des sociétés non financières

2024, rapportés à la valeur ajoutée puis à l'excédent brut d'exploitation.

% de la valeur ajoutée% de l'excédent brut d'exploitation
% de la valeur ajoutée, puis % de l'EBE — 2024 0 5 10 15 France 5,04 15,70 Pays-Bas 1,30 3,10 Allemagne 1,14 3,10
15,7 % de l'excédent brut d'exploitation en France, contre 3,1 % en Allemagne et aux Pays-Bas. C'est le seul écart véritablement massif du dossier fiscal, et il porte sur une charge due même à perte.

Eurostat, nasa_10_nf_tr, sociétés non financières S11, prix courants, 2024 (données provisoires) : D29 versé, B1G valeur ajoutée brute, B2A3G excédent brut d'exploitation. Ratios calculés par nos soins.

Données de la figure
Catégorie% de la valeur ajoutée% de l'excédent brut d'exploitation
France5,0415,70
Pays-Bas1,303,10
Allemagne1,143,10
Sociétés non financières, 2024FranceAllemagnePays-Bas
Impôts de production versés76,3 Md€28,9 Md€8,5 Md€
Impôts sur les bénéfices versés65,2 Md€109,5 Md€
Impôts de production / valeur ajoutée5,04 %1,14 %1,30 %
Impôts sur les bénéfices / valeur ajoutée4,31 %4,33 %
Impôts de production / EBE15,7 %3,1 %3,1 %
Impôts sur les bénéfices / EBE13,4 %11,7 %
Taux de marge (EBE / valeur ajoutée)32,2 %37,2 %41,9 %

En France, les sociétés non financières paient plus d'impôts assis sur la production (76,3 Md€) que d'impôts assis sur les bénéfices (65,2 Md€). En Allemagne, c'est l'inverse dans un rapport de un à quatre. Et sur l'imposition des bénéfices rapportée à la valeur ajoutée, les deux pays sont quasiment identiques : 4,31 % contre 4,33 %. Tout l'écart de structure passe par l'assiette production.

LimitesSi les sociétés non financières françaises supportaient le ratio allemand d'impôts de production sur valeur ajoutée, elles paieraient environ 17 Md€ au lieu de 76, soit 59 Md€ de moins, et leur taux de marge passerait mécaniquement de 32,2 % à 36,1 % — refermant l'essentiel de l'écart avec l'Allemagne. Ce calcul est une identité comptable, pas une évaluation. Il suppose que la totalité de l'allègement resterait dans l'excédent brut d'exploitation : pas de report sur les salaires, pas de baisse des prix, pas de hausse des dividendes, aucun comportement d'ajustement. La littérature d'incidence fiscale suggère qu'aucune de ces hypothèses n'est vraie. À lire comme une borne supérieure de l'effet purement comptable et comme une mesure de l'ampleur de l'écart de structure — pas comme le gain de marge attendu d'une réforme.

L'impôt sur les sociétés : le taux affiché n'est pas le taux payé

2025Taux légal combinéTaux effectif marginalTaux effectif moyen
France36,13 %20,4 %24,1 %
Allemagne30,06 %22,4 %27,5 %
Pays-Bas25,80 %19,6 %23,9 %
États-Unis25,57 %27,2 %26,3 %
Royaume-Uni25,00 %23,7 %24,6 %
Chine25,00 %non couvertenon couverte
Moyenne OCDE24,20 %21,4 %24,8 %

Le 36,13 % français induit en erreur si on ne l'explique pas. Le taux normal de l'impôt sur les sociétés est de 25 % depuis 2022. S'y ajoutent une contribution sociale de 3,3 % assise sur l'IS lui-même au-delà de 763 000 € d'impôt — soit 25,83 % — puis une contribution exceptionnelle temporaire sur les grandes entreprises : environ 31 % pour un chiffre d'affaires entre 1 et 3 Md€, et 36,1 % au-delà de 3 Md€. 36,13 % est donc le taux applicable aux seules entreprises de plus de 3 milliards de chiffre d'affaires, à titre temporaire. La grande majorité des sociétés est à 25 % ou 25,83 %, et les PME éligibles à 15 % jusqu'à 42 500 € de bénéfice. Citer 36,13 % comme « le taux français » est une erreur de périmètre.

LimitesLes taux effectifs ci-dessus intègrent les impôts fonciers et sur la fortune des sociétés, mais pas les impôts assis sur le chiffre d'affaires, la valeur ajoutée ou la masse salariale. Ils ne mesurent donc pas le handicap français spécifique. Sur ce périmètre restreint, la France apparaît moins taxée que l'Allemagne et que la moyenne OCDE — résultat contre-intuitif qui s'explique entièrement par l'exclusion des impôts de production.

Le tableau consolidé, et cinq raisons de ne pas additionner ses lignes

% du PIBFranceAllemagnePays-BasRoyaume-UniÉtats-Unis
Impôts de production (D29, tous secteurs), 20244,4 %1,0 %1,2 %≈ 1,0 % (business rates)n.d.
Cotisations employeurs (D611), 202410,0 %7,0 %5,2 %n.d. (NIC total 6,7 %)n.d. (payroll total 5,9 %)
Impôt sur les sociétés, recettes3,4 %1,8 % (fédéral)
Prix de l'électricité industrielle, €/MWh, S1 2025129,6193,2187,8n.d.≈ moitié du niveau UE
  1. Les périmètres institutionnels sont hétérogènes. Le D29 d'Eurostat inclut la taxe foncière des ménages sur leur logement — en comptabilité nationale, un propriétaire est producteur de services de logement. En France, les sociétés non financières ne paient que 76,3 Md€ du D29 total. C'est pourquoi trois chiffres circulent pour la même réalité : 4,4 % du PIB (Eurostat), 3,3 % (DGFiP, entreprises seules), 4,0 % (Institut Montaigne, critère juridique strict).
  2. Les millésimes diffèrent — 2024 pour Eurostat, exercice 2025-2026 pour le Royaume-Uni, exercice 2024 pour les États-Unis.
  3. Les lignes ne sont pas additives économiquement. Les impôts de production sont déductibles de l'assiette de l'IS : les additionner double-compte environ 10 % de la charge.
  4. Le dénominateur PIB est trompeur pour un raisonnement de compétitivité : ce qui compte est la charge rapportée à la valeur ajoutée des entreprises exposées, pas au PIB, qui inclut les administrations et le logement.
  5. L'incidence économique n'est pas l'incidence juridique. Aucune de ces colonnes ne dit qui supporte finalement la charge — actionnaires, salariés ou clients.

Le handicap énergétique français n'existe pas — à l'intérieur de l'Europe

Prix de l'électricité pour l'industrie

Premier semestre 2025, bande de consommation 2 000 à 19 999 MWh par an, hors taxes récupérables.

euros par MWh, industrie, 1er semestre 20250100200Allemagne193,2Pays-Bas187,8UE-27164,0France129,6
La France est 33 % moins chère que l'Allemagne. Et l'industrie manufacturière allemande acquitte 6 276 M€ de taxes sur l'énergie contre 1 148 M€ en France — 5,5 fois plus en valeur absolue, pour une valeur ajoutée manufacturière environ deux fois supérieure. Le « handicap énergétique » est un handicap européen, pas français : l'AIE estime que les prix pour l'industrie électro-intensive dans l'UE sont environ le double des prix américains et plus de 50 % supérieurs à ceux de la Chine et de l'Inde.

Eurostat, nrg_pc_205 (prix) et env_ac_taxind2, catégorie NRG, NACE C, 2023 (taxes énergie payées par l'industrie manufacturière, valeurs estimées) ; Agence internationale de l'énergie, Electricity 2026, chapitre Prices, pour la comparaison hors UE — comparaison relative, sans chiffres absolus publiés.

Données de la figure
Catégorieb1
Allemagne193,2
Pays-Bas187,8
UE-27164,0
France129,6

Le décrochage de compétitivité-coût : il est daté, et il est refermé

Coût salarial unitaire nominal, ensemble de l'économie

Base 100 en 2000. Le coût salarial unitaire incorpore la productivité par construction.

Coût salarial unitaire nominal100120140160indice, base 100 en 20002000200820152024AllemagneFrance
Tout le décrochage français s'est produit entre 2000 et 2008 — +15,5 % en France contre +1,2 % en Allemagne, soit 14 points d'écart cumulé, période de la modération salariale allemande. Depuis 2015 le mouvement s'est inversé complètement : +18,0 % en France contre +30,6 % en Allemagne. Sur l'ensemble 2000-2024, l'écart est refermé : +50,5 % contre +52,0 %. La France est aujourd'hui marginalement mieux placée qu'en 2000 par rapport à l'Allemagne. Les Pays-Bas ont, eux, nettement dérivé (+67,9 %).

Eurostat, nama_10_lp_ulc, coût salarial unitaire nominal rapporté aux heures travaillées, ensemble de l'économie, indice 2020 = 100, rebasé par nos soins en 2000 = 100. Périmètre : ensemble de l'économie, pas la seule industrie manufacturière — les évolutions manufacturières peuvent différer.

Données de la figure
AbscisseAllemagneFrance
2000100,0100,0
2008101,2115,6
2015116,4127,6
2020130,2135,2
2024152,1150,5
Coût horaire du travail, industrie manufacturière, 2024€ / heure
Allemagne48,5
Pays-Bas47,3
France45,7

La France est 5,8 % moins chère que l'Allemagne à l'heure travaillée dans l'industrie manufacturière. Ce fait est peu compatible avec le récit d'un coût du travail français prohibitif face à l'Allemagne.

Donnée manquanteIl n'existe plus de série officielle comparable de coût horaire manufacturier couvrant le Royaume-Uni, les États-Unis et la Chine : le programme de comparaisons internationales du Conference Board s'arrête en 2016 et le BLS américain a mis fin au sien en 2013. C'est une lacune structurelle de la statistique internationale, pas de ce dossier. De même, les niveaux de productivité horaire comparables en euros ne sont pas renseignés par Eurostat : seuls des indices sont disponibles.

Les parts de marché : un recul européen plus que français

Part dans les exportations mondiales de marchandises20142025
Chine12,3 %14,4 %
États-Unis8,3 %
Allemagne7,9 %6,7 %
Italie2,8 %
Japon2,8 %
France2,6 %
Royaume-Uni2,1 %

Insee, « Parts de marché dans les exportations de marchandises de quelques pays du monde », données OMC, publication du 22 mai 2026. Rexecode — institut proche des organisations patronales, à traiter comme contribution au débat — donne 2,4 % pour 2025 contre 3,1 % en 2019 ; l'écart entre les deux sources tient à des périmètres différents, l'ordre de grandeur est le même.

L'enseignement le plus robuste : entre 2019 et 2025, l'Allemagne a perdu davantage de part de marché mondiale que la France, et la zone euro dans son ensemble passe de 23,3 % à 20,1 %, soit −3,2 points en six ans. La part de la France à l'intérieur de la zone euro est stabilisée autour de 11 %, à un point sous son niveau de 2019. Le recul français depuis 2019 est donc majoritairement un recul européen face à la Chine et aux États-Unis. Le décrochage spécifiquement français, lui, est daté : 2000-2008.

Ce que les baisses déjà faites ont produit

MesureCoûtÉvaluation d'impact
CICE (2013-2018), transformé en allègement pérenne en 2019≈ 18 Md€/an100 000 emplois (micro-économétrique TEPP) à 200 000-400 000 (macro-sectoriel OFCE). ≈ 180 000 € par emploi. Effet positif substantiel sur les salaires dans les services. Investissement : non concluant. R&D : non concluant.
Baisse de l'IS de 33,3 % à 25 % (2017-2022)non chiffré ex postAucune évaluation causale ex post de l'effet sur l'investissement, l'emploi ou la localisation
Baisse des impôts de production (2021)22,3 Md€ bruts sur 2021-2022, ≈ 20 Md€ nets après retour d'IS« Les analyses statistiques menées jusqu'ici ne permettent pas d'identifier l'effet causal de la réforme sur l'activité économique » — France Stratégie, janvier 2024

Sur l'idée que la baisse de l'IS se serait autofinancée : les recettes encaissées sont passées de 30 Md€ en 2016 à 57 Md€ en 2023, mais l'IPP démontre que cette lecture est fausse. L'IS n'étant pas prélevé à la source, encaissements et impôt dû divergent fortement ; en raisonnant sur l'impôt dû, la progression est de 52 à 68 Md€, et ces 16 Md€ s'expliquent presque intégralement par trois facteurs indépendants du taux : la suppression du CICE qui rend environ 6 Md€ d'assiette par an à l'IS, la baisse des impôts de production déductibles (environ 3 Md€ par an) et l'inflation (13,7 % sur la période, environ 7 Md€). Conclusion de l'IPP, à citer des deux côtés : les données ne soutiennent pas la thèse de l'autofinancement, et ne démontrent pas non plus qu'une hausse serait sans rendement — l'élasticité retenue, de l'ordre de 0,5, implique qu'une hausse de taux rendrait environ 23 % de moins qu'un calcul statique, mais rendrait bien quelque chose.

LimitesLe comité d'évaluation du CICE explique lui-même son échec d'identification : « le faible ciblage de la mesure a considérablement compliqué l'identification des effets » — un dispositif quasi universel ne laisse pas de groupe de contrôle. Sur la CVAE, il faut ajouter un fait politique documenté : la suppression a été annoncée puis reportée trois fois — programmée pour 2024 par la loi de finances 2023, reportée à 2027, puis à 2030, avec création d'une contribution complémentaire égale à 47,4 % de la CVAE due au titre de 2025. Le taux pour la tranche au-delà de 50 M€ de chiffre d'affaires passe de 0,19 % en 2025 à 0,28 % en 2026-2027 — une remontée — avant de redescendre. Une entreprise ayant fondé une décision d'investissement sur la trajectoire annoncée en 2023 aurait été démentie trois fois en trois ans. L'effet de cette instabilité sur les décisions d'investissement n'a fait l'objet d'aucune évaluation.

Le cas chinois, traité honnêtement

ChineValeurStatut
Taux légal d'IS25 %Mesuré — mais 15 % pour la haute technologie, 10 % pour les semi-conducteurs encouragés, 5 % pour les petites entreprises, 15 % dans plusieurs régimes régionaux. Aucun impôt local sur les sociétés.
Cotisations employeurs, taux nominal≈ 32 à 36 %Source de praticien, non statistique officielle
Soutien de politique industrielle, 20191,73 % du PIBCSIS (financé par le Département d'État américain, partie prenante d'un différend commercial) ; confirmé indépendamment par le Kiel Institute — 221 Md€, même ratio
France, même mesure0,55 %Allemagne 0,41 %, États-Unis 0,39 %, Corée du Sud 0,67 %
Part de la Chine dans la production manufacturière mondiale28 % en 2023Contre moins de 9 % en 2004
Données manquantes — le cas chinois n'est pas mesurable au même degréLe taux nominal de cotisations employeurs est très supérieur au taux acquitté, pour trois raisons documentées : les taux sont fixés au niveau de la ville, l'assiette est plafonnée à 300 % du salaire moyen local, et la sous-déclaration de l'assiette est répandue. Aucune estimation quantifiée et sourcée du taux effectivement acquitté n'est disponible : toute comparaison France-Chine utilisant le taux nominal de 33 % serait trompeuse. Les auteurs du chiffrage du soutien industriel identifient eux-mêmes ce qu'ils ne parviennent pas à quantifier : la commande publique, « l'outil de politique industrielle le plus important non capturé », les exigences de localisation, les subventions aux entreprises privées non cotées, et les ventes de terrains sous le prix du marché. Ils qualifient leurs estimations de « très conservatrices ». S'y ajoutent le taux effectif d'IS agrégé, les subventions croisées sur l'énergie, et le coût horaire manufacturier. Les catégories comptables européennes n'ont pas d'équivalent chinois publié, et les instruments décisifs sont hors du champ de la statistique fiscale par construction.

Baisser la fiscalité relocaliserait-elle ? Ce que la littérature établit

Le résultat de référence est une méta-analyse de 704 estimations : une baisse de 1 point du taux d'imposition effectif est associée à une hausse d'environ 2,5 % de l'investissement direct étranger. Les méta-analystes fournissent eux-mêmes quatre réserves : un biais de publication démontré (les estimations significatives sont surreprésentées, la vraie élasticité est donc probablement plus faible) ; les études sur données agrégées produisent des élasticités systématiquement plus fortes que celles sur données d'entreprises, méthodologiquement supérieures ; la qualité de mesure du taux effectif compte ; et l'effet n'est jamais compensé par ce que l'impôt achète en dépenses publiques.

La réserve la plus importante pour un débat sur la localisation industrielle : une part substantielle de la sensibilité mesurée correspond à un réacheminement des flux financiers — transfert de bénéfices, structures de détention — et non à des décisions d'implantation réelle. L'élasticité de 2,5 mesure la réactivité de l'investissement direct déclaré, pas celle des usines construites. L'utiliser pour prédire des relocalisations industrielles serait une extrapolation abusive.

Les deux lectures, présentées loyalement — et pourquoi elles ne sont pas symétriques

Thèse du handicap fiscal. La charge d'impôts de production représente 15,7 % de l'excédent brut d'exploitation des sociétés non financières françaises contre 3,1 % en Allemagne. Elle est due même à perte, elle frappe l'industrie capitalistique, et elle explique mécaniquement l'essentiel de l'écart de taux de marge (32,2 % contre 37,2 %). Aucun autre pays comparé n'a d'équivalent.

Thèse sceptique. Aucune évaluation causale n'a établi que la baisse de ces impôts produise de l'emploi ou de l'investissement — France Stratégie l'écrit explicitement. Les 22,3 Md€ de la réforme de 2021 n'ont pas d'effet identifié. Le CICE, mieux évalué, a coûté environ 180 000 € par emploi. L'écart de coût unitaire avec l'Allemagne est refermé. Et le recul des parts de marché depuis 2019 est un phénomène européen, pas français.

Ces deux lectures ne sont pas de même nature. La première repose sur des identités comptables mesurées, la seconde sur des échecs d'identification causale. Un échec d'identification n'est pas une preuve d'absence d'effet — mais après une quarantaine de milliards de mesures et trois dispositifs d'évaluation publics, il reste un fait à verser au débat.

Donnée manquanteNous n'avons pas pu réunir de travaux empiriques établissant un classement des déterminants de localisation industrielle — accès au marché, énergie, compétences, infrastructures, chaînes d'approvisionnement, fiscalité — et nous ne le reconstituons pas de mémoire. La note du Conseil d'analyse économique et le rapport du Conseil des prélèvements obligatoires sur les impôts de production n'ont pas pu être consultés (accès bloqués) : leurs chiffrages ne figurent pas ici. Une évaluation sur données d'entreprises référencée sur la plateforme d'évaluation de la Cour des comptes était également inaccessible.

Mis à jour : 2026-08