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CHIFFRES POUR 2027
Thème 11

Santé

Le paradoxe français : le meilleur système de soins curatifs des pays comparés, et des signaux de dégradation en amont — mortalité infantile, prévention, accès.

Combien dépense-t-on, et avec quels moyens ?

MoyensFranceAllemagneRoy.-UniÉtats-Unis
Dépense de santé, $ int. PPA / hab. (2024)6 8688 8266 60613 473
Dépense de santé, % du PIB (2024)11,512,2≈ 1117,2
Dépense publique, % du PIB (2025)9,411,09,214,6
Reste à charge des ménages9,2 %10,7 %14,6 %10,9 %
Médecins / 1 000 hab. (2023)3,284,533,303,68
Infirmiers / 1 000 hab. (2023)9,4212,259,5513,38
Lits d'hôpital / 1 000 hab. (2023)5,657,552,422,68

OCDE, Health Statistics 2025 (dépense de santé en dollars internationaux à parité de pouvoir d'achat et en % du PIB, densités médicales, lits) ; Eurostat pour les données européennes complémentaires. Millésime 2024 sauf indication contraire.

Deux faits marquants. La dépense publique américaine seule (14,6 % du PIB) dépasse la dépense totale française (11,5 %). Et la France a le reste à charge le plus faible des quatre, en part comme en montant absolu.

Point d'alerte : la France est le seul des quatre à avoir vu sa densité médicale reculer depuis 2010 (3,35 → 3,28 médecins pour 1 000 habitants), tandis que l'Allemagne progressait de 3,76 à 4,53 et le Royaume-Uni de 2,65 à 3,30.

LimitesLe chiffre américain de reste à charge (10,9 %) est trompeur isolément : il porte sur une base deux fois plus élevée et exclut les primes d'assurance privée volontaire, qui constituent le principal poste privé aux États-Unis. Un reste à charge bas n'y signifie pas un accès financier facile.

Le système français donne-t-il de bons résultats ?

RésultatsFranceAllemagneRoy.-UniÉtats-Unis
Espérance de vie (2023)83,381,481,379,3
Vie en bonne santé, HALE (2021)70,168,968,663,9
Gain d'espérance de vie 2010-2019+1,33 an+0,25 an
Choc Covid 2019-2021−0,41 an−2,53 ans

Le juge de paix : la mortalité évitable

Pour 100 000 hab., 2023FranceAllemagneUE-27
Mortalité traitable (évitable par les soins)58,883,386,8
Mortalité évitable par la prévention127,2157,1150,9
Ratio prévention / soins2,161,881,74

C'est le résultat le plus important de ce thème. La France a la meilleure mortalité traitable des pays européens mesurés, et de loin : 58,8 contre 83,3 en Allemagne (−29 %) et 86,8 pour l'UE (−32 %). Quand une pathologie est prise en charge, le système français la traite remarquablement bien.

Mais l'écart est bien plus étroit en prévention (−19 % contre l'Allemagne), et la France y a régressé depuis 2019 (125,5 → 127,2). Le ratio prévention/soins de 2,16 contre 1,74 pour l'UE dit le déséquilibre structurel : la France est bien meilleure pour soigner que pour prévenir. Ce qui est cohérent avec le reste du tableau : couverture financière généreuse, densité médicale faible, prévention sous-dotée.

Les États-Unis : le Commonwealth Fund (Mirror, Mirror 2024) les classe derniers sur 10 pays à haut revenu, avec « les taux les plus élevés de décès évitables et traitables ». Classement général : Royaume-Uni 3ᵉ, Allemagne 4ᵉ, France 5ᵉ, États-Unis 10ᵉ.

Le signal d'alerte : l'accès aux soins se dégrade

Besoins de soins non satisfaits, %2019202220232024
France1,23,23,74,1
Allemagne0,30,30,20,8
UE-272,02,52,4n.d.

Retournement net : de 1,2 % en 2019 — l'un des meilleurs niveaux d'Europe — à 4,1 % en 2024, soit plus du triple, et désormais au-dessus de la moyenne UE. Motifs en 2023 : liste d'attente 1,6 %, trop cher 0,4 %, trop loin 0,4 %. La barrière française est l'attente et l'accès à l'offre, pas le prix — l'inverse du profil américain.

Eurostat hlth_cd_apr, hlth_silc_08, hlth_sha11_hf ; Our World in Data (OMS) ; Commonwealth Fund, Mirror, Mirror 2024.

LimitesDeux ruptures de série françaises (2020, 2022) sur l'indicateur de besoins non satisfaits interdisent de traiter le triplement comme entièrement réel — mais la hausse se poursuit après la rupture de 2022 (3,2 → 3,7 → 4,1). Les séries britanniques de mortalité évitable s'arrêtent en 2018 (Brexit). Aucune valeur chiffrée n'a pu être obtenue pour les États-Unis sur cet indicateur.

Pourquoi des déserts médicaux malgré ce niveau de dépense ?

30,2 %des Français en désert médical (2025)
6,7 Msans médecin traitant
330 vs 89médecins/100 000 : Hexagone vs Mayotte

Deux causes structurelles, toutes deux des choix de politique publique. Le numerus clausus, instauré en 1971 et supprimé seulement en 2019, a comprimé le flux de médecins pendant cinquante ans — avec des effets qui ne se lisent que dix à quinze ans plus tard. La liberté d'installation quasi totale des médecins libéraux, contrairement aux infirmiers ou pharmaciens dont le conventionnement est régulé selon la zone.

C'est donc un problème de répartition et d'organisation, pas de volume global : la France dépense plus que la moyenne européenne, mais cette dépense se concentre sur l'hôpital et les soins techniques plutôt que sur le maillage territorial de médecine générale.

La mortalité infantile : que se passe-t-il ?

Pour 1 000 naissances vivantes20002010201220192024
France3,63,63,53,84,1
UE-276,04,03,83,43,5
Allemagne3,43,23,3
Italie3,82,42,5
Suède2,52,12,0
Finlande2,32,12,1
Pologne5,03,83,6

Le décrochage n'est pas une hausse française isolée : c'est un immobilisme français dans une Europe qui continue de progresser. La France a gagné 0,0 point entre 2000 et 2010 puis en a repris 0,5 ; l'UE-27 a gagné 2,5 points sur la même période. Le croisement se produit vers 2013-2015. En 2024, la France fait moins bien que chacun de ces pays, Pologne comprise. L'Italie, partie 0,2 point derrière la France en 2010, est aujourd'hui 1,6 point devant.

Où se joue exactement la dégradation

Composante20122024VariationPart de la hausse
Mortalité infantile (0-1 an)3,54,1+0,6100 %
dont néonatale (0-27 jours)2,42,9+0,5≈ 83 %
dont néonatale précoce (0-6 jours)1,72,0+0,3≈ 50 %
dont post-néonatale1,11,2+0,1≈ 17 %

La quasi-totalité de la dégradation se joue dans les 27 premiers jours de vie, et environ la moitié dans les six premiers. La cause est donc à chercher autour de la naissance — grossesse, accouchement, réanimation néonatale immédiate, prématurité, malformations — et non dans la santé du nourrisson après le retour à domicile.

Le rapport de la Cour des comptes

Le rapport « La politique de périnatalité » de la Cour des comptes établit plusieurs constats :

  1. Ce n'est pas un problème d'argent. 9,3 Md€ consacrés à la périnatalité en 2021, soit +9 % par rapport à 2016, pendant que les naissances reculaient de −5,3 %. La dépense par naissance a donc nettement augmenté.
  2. La France est 22ᵉ sur 34 pays européens pour la mortalité néonatale, avec trois indicateurs jugés mauvais : mortinatalité, mortalité néonatale, mortalité maternelle.
  3. Facteurs de risque identifiés : environ 25 % de grossesses tardives ; environ 25 % de naissances de mères nées à l'étranger, exposées à davantage de morbidités ; obésité et surpoids maternels ; consommations de tabac, alcool et drogues ; inégalités sociales et territoriales.
  4. Organisation de l'offre : une vingtaine de maternités dérogent encore au seuil minimal de 300 accouchements annuels fixé en 1998.
  5. Recommandations : revoir l'organisation des soins périnatals, renforcer les capacités de réanimation néonatale dans certaines régions, améliorer l'accès au dépistage anténatal pour les populations à risque.

Ce qui est établi et ce qui ne l'est pas

Établi. Le retournement est statistiquement significatif et daté : la régression de Trinh et al. (The Lancet Regional Health – Europe, mars 2022, sur 53 077 décès infantiles) identifie deux points d'inflexion, en 2005 et en 2012, et conclut : « Early neonatal deaths drove these patterns ». Une étude de 2026 (Amirova et al.) documente que la hausse est concentrée dans les zones défavorisées.

L'excédent ultramarin est réel mais modeste : sur 2005-2012, les DOM ajoutaient +0,1 à +0,2 point au taux national, soit environ un tiers de la dégradation observée depuis. La série « France métropolitaine » d'Eurostat s'arrêtant en 2012, il est impossible de dire si cette contribution s'est aggravée.

Ce qui n'est pas établi : la pondération des causes

Âge maternel, prématurité, précarité, obésité, fermetures de maternités sont tous des facteurs de risque individuellement documentés. Mais aucune source consultée ne chiffre leur contribution respective à la hausse de +0,5 ‰ depuis 2012. Sur les fermetures de maternités en particulier, le sens de l'effet est théoriquement ambigu : concentrer les accouchements peut améliorer la sécurité par l'expertise tout en allongeant les distances.

Une hypothèse peut en revanche être écartée : celle de l'artefact de déclaration. Les règles françaises d'enregistrement des enfants sans vie ont bien changé — la mortalité fœtale tardive bondit de 70 % entre 2001 et 2002, la mortalité périnatale de 44 % entre 2003 et 2004. Mais ces ruptures sont datées de 2002, 2004 et 2008, alors que le retournement de la mortalité infantile est daté de 2012. Et la mortalité infantile ne compte que des naissances vivantes : une modification des règles sur les mort-nés ne l'affecte pas mécaniquement. La chronologie ne colle pas.

Un second piège : deux sources, deux chiffresPour la France en 2024, Eurostat (registres nationaux) donne 4,1 ‰ et l'UN IGME (estimations modélisées, reprises par Our World in Data) 3,43 ‰ — soit 17 % d'écart. Pour l'Europe, utiliser Eurostat ; pour intégrer les États-Unis dans une même comparaison, utiliser UN IGME de bout en bout, mais le taux français affiché sera alors 3,43 et non 4,1. Ne jamais mélanger les deux.

Eurostat demo_minfind ; Trinh et al., Lancet Reg Health Eur 2022 (PMID 35252944) ; Cour des comptes, « La politique de périnatalité ».

Pourquoi les urgences sont-elles saturées ?

Près de 21 millions de passages en 2023. La cause structurelle documentée : le report vers l'hôpital d'une partie des soins non programmés, faute d'accès à la médecine de ville le soir, le week-end et dans les zones sous-denses — conséquence directe des déserts médicaux.

Ce qui a fonctionné ailleurs repose sur deux mécanismes : une régulation téléphonique obligatoire en amont (au Danemark, tout accès non vital passe par un numéro de garde régional) et des structures de soins non programmés mutualisées entre généralistes (aux Pays-Bas, les huisartsenposten). La France cherche à répliquer ce modèle via le Service d'accès aux soins.

DREES ; Cour des comptes, « L'accueil et le traitement des urgences à l'hôpital », novembre 2024.

Mis à jour : 2026-08